Biographie de Jules Durand (1880-1926)

 

 

 

        Contrairement à ce que l’on suppose fréquemment, nous connaissons peu la vie de Jules Durand, notamment sur les années antérieures à la grève des charbonniers qu’il impulse. Beaucoup d’éléments relèvent de la transmission orale, d’autres proviennent d’écrits dont les approximations, reprises de texte en texte, se retrouvent élevées au statut de certitudes sans la moindre vérification. Nous présentons ici de premières données, sommaires, qui seront reprises et développées prochainement.

  Au début du siècle, les parents de Jules Durand sont allés habiter sur le port, quai de Saône, au-dessus du P’tit sou qui deviendra un des plus fameux cafés de dockers, mais Jules est né en centre ville le 6 septembre 1880, au 73 rue Saint-Thibault.
           
Son père, chef d’équipe aux Docks et Entrepôts, « ouvrier modèle », souhaitait qu’il devienne artisan : aussi, après l’école primaire, il commença son apprentissage de sellier-bourrelier, profession qui devait lui assurer sécurité et aisance, introuvables sur le port. Cependant, ce n’est pas ce qu’il souhaitait. Jules Durand, qui, par conviction, ne but jamais que de l’eau et adhéra à la Ligue antialcoolique, s’inscrivit à l’Université Populaire et très vite milita à la Ligue des Droits de l’Homme, pacifiste et syndicaliste révolutionnaire, orateur avide d’instruction, « toujours très proprement vêtu » et n’ayant jamais franchi le seuil des cafés, refusa la quiétude de l’emploi pour aller travailler sur les quais. D’abord employé aux Docks et Entrepôts, il en est licencié en 1908 pour propagande et actions syndicales (il était trésorier). Il retrouve cependant rapidement du travail, Alors qu’il aurait pu aspirer à d’autres emplois, il choisit de devenir docker charbonnier (un milieu composé à 90 %  d'alcooliques selon Gérooms, le secrétaire de l’Union des Syndicats), avant d’être peu après, en 1910, élu secrétaire du Syndicat ouvrier des charbonniers du port du Havre qu’il réorganisa en rupture avec le corporatisme.

 Le 18 août 1910, Jules Durand lance une grève très suivie : outre une augmentation de salaire, le syndicat réclame une réduction du temps de travail pour compenser le préjudice de la mécanisation et préserver l’emploi. Jules Durand avance également des revendications concernant l’installation de douches sur les quais et la suppression du fourneau économique, charité humiliante. Il devient alors un personnage public ; il devient surtout le responsable syndical à abattre. Ces événements tragiques, notamment l’acharnement judiciaire, sont relatés dans la rubrique "périple judiciaire" de notre site .
          En prison, l’état mental de Jules Durand se détériore rapidement. Les campagnes locales, nationales et internationales pour sa libération ajoutent un nouveau mot d’ordre : « Pire que la mort, sauvons Durand, c’est un corps sans pensée qui demain nous sera rendu. » Libéré le 16 février 1911, son retour au Havre est triomphal, mais il ne peut que bafouiller quelques mots de remerciements à ceux qui sont venus le fêter. Les semaines suivantes, son état se détériore considérablement et il est interné, d’abord au service Pinel de l’Hôpital général du Havre. Le 5 avril 1911, il sera transféré à l’asile départemental d’aliénés de Quatre-Mares, à Sotteville-lés-Rouen, dirigé par le docteur Lallemand, ancien président du jury d’assises qui l’avait condamné à mort quelques mois auparavant… Jules Durand y finira sa vie au « régime des indigents » ; il y meurt le 20 février 1926, sans avoir jamais su que, le 15 juin 1918, un arrêt de la Cour de Cassation a reconnu son innocence, sans avoir vu grandir sa fille Juliette, née le 14 mars 1911. Il repose au cimetière Sainte-Marie, au Havre, auprès de sa mère.

 

           La vie de Jules Durand est courte, intense, brisée, mais elle ne cesse de nous maintenir en éveil : c’est la vie d’une parole subversive, libre et sans concessions, au service de l’émancipation et de la dignité.

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AFFICHES DIVERSES