PLAIDOIRIES

   Avocates de la Défense de Jules Durand            

(Lou Bertrand et Caroline Phan)


Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les jurés.



Qui accusons-nous aujourd’hui ? Un innocent. En effet, nous sommes malheureusement dans ce tribunal pour une horrible accusation d’un innocent ! Peut-on accepter de faire le procès d’un homme qui combat pour une société plus juste et égalitaire et qui est accusé à tord d’avoir commandité un crime ?

Je déplore d’ailleurs devoir me retrouver dans ce tribunal pour défendre les intérêts de mon client. Comment peut-on accuser sans preuve un homme à la moralité irréprochable ? Comment la justice peut-elle à ce point défaillir ?

Que reproche-ton à mon client ? D’avoir souhaité la mort de Monsieur Dongé ? Mais à ce jour, les témoignages et les accusations sont confus et très flous. Aucun témoignage ne prétend que Jules Durand ait participé à la scène du meurtre. Aucun témoignage ne prétend qu'il y ait assisté. Aucun témoignage ne prétend qu'il ait été prévenu que l'attentat allait avoir lieu, ou qu'il ait donné aux meurtriers, personnellement, des instructions.

 Non : la seule chose qu'on lui impute, c'est d'avoir, environ trois semaines avant le meurtre, présidant une réunion de cinq ou six cents grévistes syndiqués, donné le conseil de « supprimer » Monsieur Dongé. Effectivement, sorti de son contexte ce mot pourrait porter à confusion. Mais, le souhait était simplement que Monsieur Dongé se retire de ce  syndicat où il militait, car il ne partageait plus les idées de ses collègues.

Mais à la suite de ce dramatique incident, la compagnie générale transatlantique s’est empressée de    s’emparer de cette affaire. Elle a favorisé les témoignages de pauvres ouvriers contre mon client en s’appuyant sur les ambiguïtés de la langue française. Voilà pourquoi mon client est condamné aujourd’hui comme complice d’un meurtre qu’il n’a à aucun moment commandité.

Jamais accusation plus absurde ne fut portée contre un homme. Jules Durand est donc à ce jour victime d’une déformation de ces propos, victime d’une terrible machination patronale, car Jules Durand est un syndicaliste, militantisme et cela dérange…

Alors Mesdames et Messieurs les Jurés, vous n’êtes pas sans savoir que de condamner un innocent, c’est commettre une erreur judiciaire et détruire la vie d’un homme. Serez-vous capable de vivre avec la responsabilité d’avoir anéanti un individu qui s’est battu pour améliorer les conditions difficiles  de travail des charbonniers ? Serez-vous capable de vivre sereinement en commettant certainement la plus grave erreur judicaire du 20ième siècle ?

N’oubliez pas Mesdames et Messieurs les Jurés, Monsieur le Juge que l’histoire nous a déjà montré l’abus de notre système judiciaire. Souvenons-nous ! Voltaire s’est battu toute sa vie contre l’injustice et prit fait et cause dans « l’affaire Calas », où le pauvre Jean Calas fut accusé à tort de la mort de son fils. Un peu plus d’un siècle plus tard, c’est Emile Zola, qui milita pour l’affaire Dreyfus, condamnation d’un homme à perpétuité, pour espionnage qu’il n’avait  pas commis, un coupable idéal ! Voulez-vous reproduire les mêmes erreurs. Aujourd’hui, on parle déjà d’une nouvelle affaire Dreyfus du monde ouvrier. L’histoire ne doit-elle pas nous servir de leçon ?

Monsieur Durand Jules, est un homme ordinaire, un homme sans problème. Je n’ai donc pas besoin de chercher des circonstances atténuantes à mon client puisqu’il n’a rien à se reprocher. Il est né au Havre dans une famille ouvrière. Son père, chef d’équipe aux Docks et Entrepôts, « ouvrier modèle », souhaite qu’il devienne artisan. Ce n’est pas ce que souhaitait Jules Durand.

 Il choisit alors de devenir docker charbonnier, un milieu où malheureusement l’alcool est prédominant. Mais Jules Durand, par conviction, n’a jamais été tenté de s’adonner à l’alcool. Il adhère cependant  à la ligue antialcoolique pour mieux comprendre les difficultés quotidiennes de ses collègues et s’inscrit aussi à l’université populaire. Très vite, il milite à la ligue des Droits de l’homme. Très bon orateur, il refuse la quiétude de l’emploi pour se battre auprès de ses compagnons pour la justice et l’égalité.

Prolétaire, il prend donc vite conscience de l’importance de la lutte des classes et décide de se lancer dans le militantisme syndicaliste révolutionnaire. Est-ce un crime de vouloir améliorer les conditions de travail de nos concitoyens ? Il semblerait que oui !

Jules Durand est un homme qui déstablise La puissante Compagnie générale transatlantique en raison de son engagement syndical. Les navires de cette société relient quotidiennement l’Europe à l’Amérique, et elle emploie des milliers d’ouvriers dans le port. Près de 650 d’entre eux s’occupent de la manutention. Les hommes effectuent le chargement et le déchargement du charbon dans les navires et le livrent au quatre coin de la ville.

 Face aux menaces de licenciements et afin d’améliorer les conditions difficiles de travail de ses compagnons, Jules Durand incite alors  les dockers à faire la grève. En effet, Les ouvriers portent trop de lourdes charges et s’exposent quotidiennement à la poussière qui s’en dégage. Les maladies respiratoires sont très fréquentes. Ils réclament donc des mesures d’hygiènes.

Tous protestent aussi contre la politique de mécanisation de la manutention de la Compagnie Générale Transatlantique qui entraine des licenciements et ils souhaitent une revalorisation de leurs salaires.

Jules Durand est donc suivi par une grande majorité des ouvriers du port. Les rares non-grévistes qui continuent de travailler pour cette entreprise, reçoivent  en contrepartie de primes importantes. Monsieur Dongé s’est laissé séduire par l’argent. Mais La Compagnie Générale de la Transatlantique va profiter de la mort de ce pauvre homme pour accuser mon client, à tort d’un meurtre et interrompre  ainsi brusquement la grève.

Un homme est mort et c’est une tragédie mais c’est hélas une bagarre qui a dégénéré, par des hommes alcoolisés. Cette bagarre d’ivrognes a malencontreusement entrainé la mort d’un homme. Vous devez prendre conscience, mesdames et messieurs les jurés, que cette dureté du quotidien pour ces travailleurs pousse une grande partie des dockers à se réfugier dans l’alcool. On estime que 90% des ouvriers sont touchés par ce fléau. La responsabilité de la compagnie dans ce désastre qui gangrène le port est particulièrement important. Mais ce simple homicide ne doit pas se déguiser  en crime politique !

C’est cependant ce que tente d’édifier La puissante compagnie générale transatlantique. Elle  veut en effet transformer cet incident du 9 septembre en un « crime syndical ». Elle souhaite utiliser la mort de ce pauvre ouvrier non gréviste pour mettre fin au mouvement des charbonniers et abattre par la même occasion un jeune syndicat, mon client qui est l’homme à éliminer. Un homme qui dérange par son intégrité et par son combat de lutte contre les classes sociales.

Cet incident dramatique nécessite un coupable, Jules Durand devient le coupable idéal que l’on va pouvoir faire taire pour éviter cette rébellion des ouvriers.

Ayez tous conscience que ce n’est pas pour un crime que l’on condamne mon client, mais parce qu’il est responsable syndical et qu’il dérange. Monsieur Durand est malheureusement un homme martyr d’une société en crise.

Je crois en notre justice. Il m’est impensable d’imaginer que nous allons reproduire une nouvelle erreur judiciaire alimentée par des phobies du moment ! Jules Durand est une victime dans un climat de guerre sociale. Il clame son innocence depuis son arrestation et il a foi en notre justice française !

Mon client est un homme intègre qui croit encore en des valeurs possibles dans une société en crise, à une égalité des hommes. Condamner un innocent serait alors déshonoré notre justice française. Acquitter Monsieur Durand, c’est vous permettre d’éviter une grave erreur judiciaire qui vous rendrait coupable de la déchéance d’un homme qui se bat pour une société plus juste.

Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les jurés, je vous demande de ne pas retenir les accusations portées à l’encontre de mon client et de l’acquitter. Mesdames et Messieurs les jurés, aucune preuve réelle ne peut établir la culpabilité de mon client, les témoignages sont contradictoires et tronqués. Dans notre système judiciaire, j’espère qu’il faut plus qu’une rumeur qu’une machination patronale pour condamner un innocent. N’oubliez pas de juger en votre âme et conscience en ne vous attachant qu’aux faits et rien qu’aux faits. Je vous demande de reconnaitre Jules Durand non coupable. Je vous remercie de votre attention.

Défense des frères Boyer par Dimitri Lefoll

          C'est un cas bien particulier que je défends aujourd'hui, mais une affaire qui me tient à cœur. Mes clients, car il s'agit en effet de deux frères, m'ont sollicité afin de faire éclater la justice. Mon travail aujourd'hui consiste donc à défendre Louis et Ernest Boyer, qui, en tant que frères, ont demandé à comparaître ensemble devant la cour. C'est au nom des ces deux personnes totalement saines d'esprit que je parle sen ce moment.

Messieurs les magistrats, messieurs les jurés, vous avez certainement eu entre vos mains le dossier complet de tous les prévenus. Vous savez donc pertinemment que les frères Boyer ici-présents n'ont jamais eu aucun ennui avec la justice. L'évaluation psychologique ne révèle aucun trouble, d'autant que leur niveau d'instruction exceptionnel pour des charbonniers ne fait aucun doute : après avoir obtenu assez brillamment leur certificat d'étude, ils ont poursuivi leurs études pendant 4 ans, et ont quitté le collège avec un niveau plus que convenable. Ils sont aujourd'hui charbonniers, une situation qui ne doit pas être facile tous les jours, mais dont ils se sortent parfaitement bien grâce à un travail acharné et appliqué.

Messieurs, ce sont ces deux hommes qui sont accusés d'être responsables d'un meurtre ! Les accusations calomnieuses proclamées envers ces deux frères respectés de tous n'ont pas lieu d'être.

Une incitation au meurtre mes dîtes-vous ? Mais dîtes-moi d'abord : d'où tenez-vous vos sources ? Je vais vous répondre : de quelques ouvriers syndiqués, un dizaine tout au plus, dont la moitié se sont rétractés ! Considérez-vous ces preuves comme fiables ?

Sachez tout de même que d'autres charbonniers qui étaient présents lors de la réunion du syndicat sont ici-même, dans cette salle, prêts à réfuter ces accusations et rétablir la vérité.

Ne croyez-vous pas que les supposés témoins de l'incitation au meurtre aient pu être payés afin de déposer un pareil témoignage ?

Ne croyez-vous pas que quelque société du port aurait un avantage certain à l'arrestation et l'incarcération des dirigeants d'un syndicat très actif, appelé par la mensongère presse locale, « le syndicat du crime » ?

Ne croyez-vous pas qu'une pareille société eut pu facilement convaincre, grâce à de l'argent, des charbonniers dans le besoin, afin qu'ils rapportent un faux témoignage ?

Ces quelques interrogations suffiraient, messieurs les jurés, à instaurer le doute dans votre jugement. Et si seulement il n'y avait que cela !

Mais il est aussi impensable que leur simple statut de trésorier leur eût permis de convaincre toute une assemblée de commettre un meurtre ! D'ailleurs, quelques charbonniers nous expliquaient que Louis et Ernest Boyer étaient dans l'ombre de Jules Durand.

Et comment voulez-vous que ce meurtre ait pu être prémédité, en sachant que les non-gréviste, les « renards », étaient nombreux sur le port et que la victime, Louis Dongé, n'en était qu'un parmi tant d'autres.

Messieurs, après ces réflexions, vous admettrez qu'il est tout simplement impossible que ces deux frères aient pu préméditer et inciter une assemblée à commettre un crime. Je vous demande donc de prendre note de tous ces arguments et d'établir votre jugement en conséquence. De plus, je demande l'acquittement pour M. Louis Boyer et M. Ernest Boyer, afin que chacun puisse reprendre leur travail et leur vie de famille.

 

Plaidoirie Mathieu, Lefrançois*, Couillandre

(Aziz Diop)

 

 

Messieurs les jurés, Messieurs les juges, Monsieur le Président,

Avant de rendre votre verdict je vous demande de prendre en considération ce que je vais vous dire :                            

Mes clients, Mathieu, Couillandre, Bauzin, Lefrançois sont aujourd'hui victimes de graves accusations. Ils sont tous accusés du meurtre de Louis Dongé, un charbonnier du quai qui était leur collègue et opposant à la grève, appelé plus communément « un renard ». Ce serait même le mobile qui les aurait poussés à commettre ce crime.

Si j'utilise le terme victime sachez que ce n'est en rien pour les disculper, par ce mot j'entends qu'ils étaient tous victimes du système. C'est à dire que ces hommes travaillaient avec une aisance limitée.

Travailler sur le quai en tant qu’ouvrier-charbonnier signifie être voué à son travail mais pour un salaire misérable. Ces charbonniers étaient payés dans le meilleur des cas environs 27 francs par semaine !

On comprend donc que dans des conditions de travail aussi précaires, la majorité des ouvriers soit plongée dans l'alcoolisme qui fait des ravages. Sans compter les rixes qui sont très fréquentes. Malheureusement ce jour-là, la bagarre sera fatale pour Louis Dongé…

En 1910, la compagnie met en service le Tancarville, il remplacera 150 ouvriers. 150 hommes qui travaillaient honnêtement, 150 hommes devaient être remplacés,  hommes de modeste famille se faisant donc lâchement abandonner par le système qui dit « évoluer ». Ils devenaient donc150 hommes pauvres sans travail qui allaient sombrer dans l'alcoolisme. Est-ce cela les valeurs de notre pays ? Ce jour-là des hommes qui pour la première fois étaient unis ont dit « Non » au machinisme injuste. Ils ont revendiqué leurs droits en faisant grève, demandant de meilleures conditions de travail et un salaire à la hauteur de leur labeur !

Permettez-moi de vous raconter les conditions dans lesquelles a commencé cette grève :

  Le 9 septembre au quai d'Orléans Louis Dongé menace mes clients avec un revolver, ces derniers, certes sous l'emprise de l'alcool, le désarment rapidement et Louis Dongé meurt sous un coup de Mathieu. Ce qui avait commencé comme une simple rixe habituelle se termina donc en homicide involontaire dans un contexte de tension et d’injustice ! Car en aucun cas mes clients avaient l'intention de tuer Louis Dongé ou bien qui que ce soit, ou alors il aurait fallu qu’ils suppriment tous les autres  renards sur le quai !

Nous nions donc qu'il y ait eu préméditation, nous nions qu'il y ait eu guet-apens et nous nions aussi la théorie de l'exemple.

 

  Alors voilà Messieurs les jurés, Messieurs les Juges, Monsieur le Président, nous sommes ici en présence de quatre hommes, quatre hommes qui sont donc victimes des conditions de travail sur le quai. Aucune preuve ne peut établir la préméditation ou même le guet-apens. Je vous demanderai donc de vous contenter des faits, et les faits sont que quatre hommes sont coupables d'un meurtre, une rixe qui a mal tourné.

  Messieurs les jurés je vous demanderai de bien vouloir reconsidérer les accusations envers ces quatre hommes car c'est maintenant qu'il faut rendre votre verdict et réfléchir à cette question : Mathieu, Couillande, Lefrançois et Bauzin qui plaident coupables d'un homicide involontaire, ne méritent-ils pas un verdict juste ? Examinez les faits sans préjugés, avec lucidité et humanité et rendez à ces hommes la justice qu’ils méritent…




* cf. rubrique "périple judiciaire" / "une seconde erreur judiciaire"

Plaidoirie Partie Civile

(Andréa Morainville et Jade Mauger)

Monsieur le juge et messieurs les jurés,



        Nous sommes  ici pour plaider en faveur de Madame Marie Dongé qui sans haine a pris place dans ce tribunal. Ma cliente vient de perdre son mari dans d’affreuses circonstances, je suis donc ici pour apporter justice à sa mort.

 Monsieur Dongé s'était attiré l'animosité des ouvriers charbonniers du Havre pour avoir repris le travail le lendemain du jour où il avait paru adhérer à la grève. Deux des accusés, les frères Boyer, avec lesquels il avait eu des difficultés et qui devaient lui conserver rancune, flétrirent au Syndicat sa conduite et proposèrent de lui infliger une bonne correction. Sur l’ordre de J.Durand, Louis Dongé fut supprimé du syndicat. La Défense expliquera sûrement cette décision par le fait qu’il ne partageait plus les mêmes idées que ces camarades. Et alors ? N’avait-il pas le droit comme les autres de voter et de défendre ses opinions ? Cette première suppression n’était malheureusement que le début d’une terrible organisation contre M.Dongé. En effet le prévenu Durand ici présent déclara que ce n'était pas suffisant, qu'il fallait s'en séparer, le faire disparaître ; à plusieurs reprises, les mêmes menaces furent proférées par les deux Boyer et Durand et, sur la proposition de ce dernier, la mort de Dongé fut votée.

Jules Durand quelle ironie ! L’emblème du syndicat , celui qui préfère l’eau à l’alcool, est le commanditaire du meurtre de M. Dongé…

De plus, Monsieur Jules Durand n’est  pas l’exemple même de confiance et de franchise, en effet il a abandonné sa femme, il n'a fait qu'enchaîner les relations sans même se marier avec sa nouvelle compagne, qui était pourtant enceinte ! De plus, il est affilié aux anarchistes, personnes que nous pouvons qualifier d'agitatrices !

 

Les accusés n’ont donc pas agi de façon impulsive mais  bien au contraire ils ont prémédité la mort du Sieur Dongé . .

Dans la nuit du 9 septembre alors que le mari de ma cliente avait accepté des heures supplémentaires afin d’épaissir un peu ses revenus,

Monsieur Leblond  est venu le voir pour le prévenir des menaces que couraient les non-grévistes, il l'a muni d'une arme afin de se défendre en cas de problème.

Mais malheureusement celui–ci n’a pu en aucun cas s’en servir puisque quelques instants plus tard, il rencontra  Monsieur Lefrançois et Monsieur Mathieu. En effet, les quatre hommes, sous l'emprise de l'alcool, se sont embusqués pour l'attendre au passage, ils l'ont surveillé et guetté pendant longtemps. Lorsque leur victime est apparue, ils se sont clairement jetés sur elle en l'insultant. Louis Dongé a été mis à terre, frappé à coups redoublés, il a reçu notamment de nombreux coups de pieds sur la tête. Ces violences ont été tellement graves qu'elles ont entraîné la mort de Louis Dongé, laquelle est survenue le lendemain de cette agression ! Vous rendez-vous compte que ses agresseurs l'ont laissé gir sur le sol, ils ne l'ont même pas achevé, bien sûr que non, ils l'ont laissé agonisant toute la nuit, pour qu'il succombe à une mort douloureuse et lente !

 

Je ne sais pas si vous êtes bien conscients de la situation, Louis Dongé à été violemment attaqué par quatre hommes ! QUATRE hommes alors qu'il était seul ! Ces hommes ont frappé sans scrupules un homme plus faible qu'eux, ils se sont acharnés à le frapper de tous les côtés, à le pousser, à le jeter à terre ! Les agresseurs de cet homme ont voulu le châtier puisqu’il continuait de travailler et pour eux c’était égal à une trahison. Mais qu’est ce qu’une trahison de ce type? Travailler pour continuer de nourrir sa famille  ? Est–ce un crime ? Non je ne crois pas, Messieurs les jurés, que ce pauvre homme méritait de mourir pour le dévouement qu’il consacrait à son métier !

C'est purement de la violence gratuite, il n'avait aucun moyen de s'en sortir ! Pensez à sa souffrance, à sa nuit d'agonie, peut-on réellement infliger un tel calvaire à l'un de nos semblables ? Ce crime est totalement inhumain.

 

 

 

Certaines personnes pourraient dire que cet homme ne valait pas mieux que ses agresseurs : « il était en état d'ivresse, comme les autres » ou « il était dangereux, il portait un revolver sur lui ». Eh bien ! ces personnes n'ont aucune idée des raisons pour lesquelles il était dans cet état. Nous appelons donc Madame Marie Fougère Dongé à la barre pour témoigner en faveur de son mari[…].

 

-           « Madame Dongé nous aimerions savoir pourquoi votre mari était sous l'emprise de l'alcool ce soir là. Nous savons que c'est difficile pour vous de vous remémorer ces derniers instants avec votre mari mais il est de votre devoir de rétablir la vérité.  »

 

-           «Vous savez mon mari a toujours eu un problème avec l'alcool , comme c'est malheureusement le cas de la plupart des charbonniers. Pour tous la vie est difficile et le malheur ne les épargne pas. Pourtant je reste persuadée que mon mari voulait changer pour donner une meilleure image de lui à nos enfants .»

 

-          « S'il vous plaît ,ne vous arrêtez pas . »

 

-          « Depuis quelques temps , il buvait plus, c'est vrai . Mais il faut le comprendre , la grève persistait et les non grévistes étaient pourchassés,  persécutés. Chaque jour mon mari était insulté de renard et de traître. Pourtant il continuait de travailler pour nous .De plus le soir … Ce soir là, je venais de lui annoncer que notre petite dernière, Madeleine, âgée de 3 ans, toussait beaucoup et qu'elle avait sûrement la coqueluche.Mon mari a totalement paniqué. Comment allions nous faire pour soigner notre enfant ? Le médecin est un homme bon mais malheureusement les consultations ne sont pas gratuites. Et puis la coqueluche est une maladie très contagieuse, qu'allait-il arriver à nos deux autres filles ?C'est pour cela je pense, et j'en suis même certaine, qu'avant d'aller travailler il n'a pas pu résister à l'envie de boire et de noyer ses préoccupations dans l’alcool.»

 

-           « Nous vous remercions Madame , vous pouvez maintenant disposer. »[…]

 

 

Nous ne pouvons donc pas accabler ce pauvre homme de son alcoolisme qui était la seule échappatoire à sa vie malheureuse.

 

La mort de Louis Dongé est terrible… Mais je suis  ici pour défendre ce qu’il reste de la vie de Madame Dongé et de ses enfants qui doivent désormais se débrouiller seuls et payer très cher la folie de ces sept hommes sans scrupules.Marie Dongé, cette femme si attachée à son mari, et qui s'est retrouvée veuve du jour au lendemain. Elle n'arrive plus à vivre parce qu'il était sa raison de vivre. Elle n'attend plus personne le soir, elle se couche seule, elle s'occupe seule de ses enfants. Comment peut-on lui avoir pris son époux ? 

Madame Dongé a toujours été là pour son mari, en, effet, on peut être certain qu'elle le détournait  de l'alcool, elle a toujours tout fait pour le ramener au foyer et oui, elle est même allée jusqu'à le menacer d'une séparation s’ il persistait dans sa mauvaise habitude. Alors ce n'est pas la peine que la Défense insinue qu'ils ne s'aimaient pas. Pourquoi insulter les sentiments les plus touchants qu'une femme puisse éprouver ? Madame Dongé a toujours eu le sens du devoir et c'est avec celui-ci qu'elle défend aujourd'hui son mari. Imaginez-vous quelques instants à sa place, imaginez que votre conjoint ne revienne pas à la maison ce soir, imaginez-vous en train de dire à vos enfants qu'ils n'auront plus jamais de père.

Car que vont-ils devenir maintenant , privés de l’amour de cet être cher qui représentait l’âme de la famille ?

Vous me direz certainement que le temps effacera cet épisode tragique et douloureux de la vie de ma cliente, eh bien non ! Mme Dongé et ses enfants vont devoir supporter à jamais le poids de cette absence. Vivre sans cet homme qui a toujours été un bon employé, un bon mari et surtout un bon père.

 

C'est également lui qui ramenait l'argent à la maison puisque Marie Dongé a cessé de travailler pour s'occuper de ses filles, dont une est malade ! Comment ces trois enfants vont-ils se nourrir ? Ils sont encore jeunes et ne peuvent pas comprendre ce qu'il se passe ! Comment  imagineraient-ils qu'on ne puisse pas leur donner à manger ? Sans revenu, la veuve ne peut pas payer le loyer... Imaginez quelques instants, cette petite Madeleine qui a seulement trois ans, se retrouvant dans la rue, avec ses deux sœurs, alors que nous sommes bientôt en hiver. Sans argent, comment assurer un futur aux enfants, en sachant déjà qu'ils ne sont pas dans le milieu le plus aisé de la ville ! Ils devaient déjà faire attention aux dépenses inutiles, mais  maintenant le moindre centime est à économiser ! Alors comment les enfants vont-ils faire pour accéder à l’instruction qui, seule, leur permettrait d’échapper à leur misère ? Sera-t-il même simplement possible pour eux d'apprendre à lire et à écrire ? Par la faute de ces hommes, leur destin est scellé dans l’illettrisme, comme celui de la plupart des charbonniers de la ville !

Toutes les habitudes de la famille vont être bouleversées, enfin puis-je parler d'une famille ? Puisqu’une famille, Monsieur le Président et Messieurs les jurés, se compose d’un père , d’une mère et des enfants. Ce qui n’est plus le cas pour cette famille puisque l’absence du père est présente et le sera toujours .

 

 

Alors je vous le demande sincèrement, pouvez vous laisser impunis ces quatre criminels ainsi que Jules Durand et les frères Boyer qui ont détruit toute une famille ? Toute faute doit être punie. Nous sommes ici dans une cour d’assises pour rétablir la justice. Et Madame Marie Dongé et ses enfants méritent  cette justice.

Ces criminels ne doivent pas être jugés avec indulgence, ils ont pris la vie d'un homme et détruit celle d'une famille. Nous vous demandons d’accueillir notre constitution de partie civile et à ce titre nous réclamons des indemnités d'une valeur de 500 francs par mois pendant trois ans, pour que la veuve et ses enfants puissent vivre dans des conditions normales jusqu'à ce que Marie Dongé trouve une solution. . Cette requête nous est dictée par les sentiments de cœur et de la conscience. Il n'en pouvait pas être différemment pour cette femme modeste qui, du vivant de son mari, avait déjà prouvé par ses actes à quel point elle avait la notion du devoir.