Lettres de prison

 

 

Premières lettres écrites de prison,

par Jules Durand détenu à la Maison d'Arrêt du Havre

 


14 septembre 1910.

 

« Ma chère Julia,

Ne te fais pas de chagrin, tout le monde connaît ma conduite, comme toi tu as pu longtemps la juger. Te dire la principale chose en ce moment est de consoler le père et la mère car je suis persuadé qu’ils doivent être dans un profond chagrin. Eh bien, ce n’est pas la peine, car soyez certains que ma détention n’est qu’une question de jours et que je ressortirai la tête haute.

S’il te plaît, n’oublie pas mes chers pigeons.

Je me mets à votre place : il est douloureux pour vous de me savoir en prison, mais sachez que moi, je suis certain, à l’avance, que je serai en liberté et que je pourrai vous embrasser de tout mon cœur.

Ton Jules. »

 

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15 septembre 1910.

 

« Mes très chers parents,

J’espère que vous êtes toujours en bonne santé ; quant à moi, ma santé est bonne.

J’ai été appelé à l’instruction hier et je me suis trouvé avec Maître René Coty, mon avocat. J’ai donné toutes les explications nécessaires, explications qui ne sont que la réalité et qui démontreront j’en suis certain mon innocence.

Tenez-vous à la disposition de mon avocat pour tout ce qu’il pourrait vous demander.

J’espère qu’avec son aide, je pourrai vous revoir bientôt et vous serrer dans mes bras pour vous embrasser comme je le fais en ce moment.

Jules. »

 

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01 octobre 1910.

 

« Chère Julia,

Je te dirais que j’ai écrit à Maître Coty, le priant de venir me voir. Il y a longtemps que je n’ai retourné à l’instruction.

Comme je vais voir le père et la mère cet après-midi, je ne vois plus grand-chose à te dire pour le moment.

Tu me dis que tu vas travailler, si tu peux t’en dispenser, je serai bien content. Je ne tiens nullement à ce que tu te fatigues. S’il le faut, travaille chez nous à la couture, pas autre chose, tu as besoin de repos ;

Ce n’est pas en si peu de temps que j’ai quitté la maison que tu sois obligée de travailler déjà. Tu as besoin de repos dans ton état.

Ne crains rien, je rattraperai le temps perdu. Tu sais, l’hiver on gagne plus d’argent dans notre métier.

Ton Jules. »

 

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10 octobre 1910.

 

«Ma Chère Julia,

Pour le moment, je te dirai que je m’ennuie moins. Je peux causer avec les camarades Boyer qui sont comme moi victimes de la méchanceté. Enfin, ils sont comme moi : ils savent très bien que ceux qui nous accusent sont d’une conduite déplorable.

Je tiens à te dire que j’ai écrit à Maître Coty pour lui donner quelques renseignements ; j’espère toujours, au plus vite, l’heureux jour qui  fera voir aux yeux du monde que nous autres ouvriers qui aimons à vivre dans un milieu d’honnêteté nous sommes aussi victimes de dépositions fausses que la justice sera bientôt obligée de reconnaître.

Celui qui est conscient souffre. Le christ a bien souffert pour apporter ses doctrines. Aimez-vous les uns les autres.

 Jules Durand »

 

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20  octobre 1910.

 

«A Julia,

Une chose à te dire : Le chef m’a dit que vous aviez demandé pour moi l’autorisation d’une voiture. Je m’y refuse absolument. Je suis un homme qui subit en ce moment une injustice, car j’ose dire à haute voix que tout ce dont on m’accuse n’est que mensonge. Ma conscience est propre, elle le restera toute ma vie. Libre je partirai la tête haute et reviendrai de même, mais pas de voiture.

J’accepte la discipline qui est la même pour tous.

Nous autres ouvriers qui avons bien du mal à gagner notre argent, ne le gaspillons pas. Gardons-le précieusement car la vie est bien triste pour celui qui, à l’heure actuelle, n’a pour vivre que sa conscience et son honnêté.

Je tiens donc à ce que cet argent reste dans vos mains. Sachez qu’il ya assez d’argent perdu dans ces deux mois de prison et que nous subissons injustement sans faire encore de frais.

…/…

Plus loin Durand s’adresse à son père :

 Prends courage, la délivrance de ton fils qui t’aime approche, tu as à tes côtés des personnes qui t’aiment. Ton fils reconnaît parfaitement bien que c’est sa faute d’avoir été la cause de ton renvoi, mais n’aurais tu jamais supposés qu’après tant de services rendus au directeur que tu aurais subi les conséquences ?

Tant mieux tiens, tu as besoin de te reposer et crie en même temps que moi : vive le syndicat.

Courage et longue patience font plus que force et rage.

Jules Durand. »

 

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Lettres écrites de la Maison d'Arrêt de ROUEN 

 

 

Le 16 novembre 1910, soit à peine plus de deux mois après son arrestation, Jules Durand, les frères Boyer ainsi que les meurtriers présumés, sont transférés sous bonne escorte à la prison « Bonne Nouvelle » de Rouen, en vue du procès de Cour d’Assises.

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16 novembre 1910.  Maison d’arrêt de Rouen

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« Mes accusateurs viennent de me faire conduire les menottes aux mains mais qu’ils prennent garde car la cour d’assises s’apercevra bien que ce n’est que mensonges et que tout n’est que parti pris contre le syndicat. »

…/…

 

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17 novembre 1910.

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« Heureux aussi, je vais pouvoir enfin démontrer que toute notre affaire  ressort d’un parti pris contre les doctrines syndicalistes. Ca, je peux dire à haute voix ce que j’ai toujours dit aux ouvriers : soyez unis, soyez des frères, car vos souffrances morales et physiques devraient vous démontrer que ce n’est que la faute de ne pas savoir vous entendre. Ecartez des joutes et vous serez des bons camarades que lorsque vous ne serez plus plongés dans cet alcool qui non seulement vous abrutit, malheureux, mais aussi ceux qui vous sont si chers : vos femmes et vos enfants. »

…/…

«  Enfin, tout en un mot va ressortir, et nos accusateurs seront là devant les juges qui eux connaissent qu’une chose : la vérité et la vérité est facile à prouver et le mensonge est si facile à voir ».

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Le 25 novembre Jules Durand est condamné à mort

 

27 novembre. Quartier des condamnés à mort à la Maison d’arrêt de Rouen

« Chère Julia,

Ne crois pas que l’ignominie qui vient de se faire n’a pas été reconnue de tout le monde.

Oui mais je ne crois pas qu’ils pousseront l’audace de condamner à mort un innocent ; les contradictions n’ont pas été fortes de la part de mon défenseur ; cependant, il pouvait parler devant tout le monde de la mort votée soit disant devant une tribune à la majorité devant 600 personnes.

Horreur ! Quels sont ceux qui croyaient à ça ? On veut en moi une victime, mais ce que je peux dire, je m’en aperçois.

Enfin, quels sort me réservent-t-ils ? Je ne faiblirai pas parce que ce que l’on me reproche est une infamie si grotesque que je me demande comment elle peut être acceptée par le monde.

Me prend-on pour un assassin, que l’on me condamne à mort ? Que l’on me regarde avant tout que je suis un homme digne d’être aimé, je suis heureux quand je pense que vous ne laisserez pas pareille chose se faire ; en tout cas, haut les cœurs et ne vous abattez pas. Du courage !

Tant qu’à monsieur le président des Assises, j’ai remarqué chez lui une intégrité d’homme, mais ce n’est pas lui qui juge, il ne voit pas ces mensonges, le chef de la sûreté le dit lui-même. Enfin, pourquoi veut-on ma mort ? Est-ce que je ne suis pas un homme loyal ? Oui !

J’ai pleuré mais au moins je resterai toujours courageux. Je suis encore plus fort devant pareille ignominie. Bon courage nous pouvons dire.

J’espère  bientôt revoir Maître Coty. S’il croit utile de venir, qu’il vienne.

Bonjour à Henri et à tous. Enfin, on nous a joués, car je m’en suis bien aperçu, va. Si j’avais eu le droit de questionner les témoins, ce n’est pas l’heure du vote mais la date que j’aurais demandée. Nul ne savait la dire au juge d’instruction.

Ils maintenaient l’heure des réunions, on la connait toujours ! J’espère bien cette fois être victorieux car bon sens, je le dis : jamais je n’ai fait voter la mort d’un homme, me prend-on pour un fou ?

J’ai encore le cerveau solide, les témoins à charge sont des lâches, car ils veulent faire supprimer un être innocent. Quels tristes gens ! Dire qu’ils ne regardent pas si, en mentant de cette façon, ils tuent eux-mêmes un innocent. J’aurai du courage.

Prends courage, je suis fort car vraiment c’est honteux à cette époque que pareille chose se fasse, moi qui attendais avec impatience cet heureux jour, est-ce que je n’ai pas toujours été un homme sérieux et honnête ?

Ah, réellement c’est trop fort : combien j’ai vu les visages des journalistes exprimer eux-mêmes : « C’est honteux » Les témoins mentaient devant tout le monde : croit-on que je ne m’aperçois pas que c’est un parti pris et non de la justice ; réellement, je n’aurais jamais pensé cela.

Enfin, soyez courageux…Bonjour ma Julia, à ta mère, à Charles, au père et à la mère. J’espère enfin à l’avenir et je ne faiblirai pas.

Courage !

Jules. »

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28 novembre. Quartier des condamnés à mort à la Maison d’arrêt de Rouen

« Chers parents,

Après un abattement de quelques jours, la force me revient car l’innocence est en moi.

Mes accusateurs ont triomphé mais mon avocat Coty tient dans ses mains et a à sa disposition tout ce qui peut démontrer que je suis victime de fausses accusations. J’ai dans moi la preuve…J’ai certainement espoir de voir venir à ma place les menteurs de profession et la justice n’a pas le droit de me condamner ; je le crie à haute voix : c’est une erreur, je le veux bien, mais des hommes devant une pareille erreur sont responsables ; ils ont montré trop peu d’attention au sujet de savoir si réellement ce que mes accusateurs disaient était vrai ou faux.

Monsieur Genet, gérant, et Geeroms, secrétaire général, Monsieur Fauvel, docteur, et encore une quantité d’honorables personnes qui assistaient à nos réunions ont donc le droit de protester que dans une réunion de 600 personne un secrétaire ait fait voter à mains levées la mort de trois personnes dont même je n’avais jamais travaillé avec eux.

Ce n’est pas du parti pris qu’il faut dans un jury, c’est une conscience.

Ma condamnation est arbitraire. Croire à une pareille chose à cette époque que, dans les réunions publiques, des secrétaires de syndicats auraient le droit de pousser pareille audace et lâcheté. Horreur et ignominie complète !

Non ce n’est pas de la justice, c’est un parti pris contre la cause syndicaliste et cependant les patrons ont le droit d’appartenir à un syndicat ! Pourquoi nous ouvriers, n’aurions nous pas le droit de nous syndiquer ?

Je vais écrire à mon défenseur. C’est bien embêtant car toutes nos économies vont se retrouver mangées ; enfin, il y aura bien des personnes de cœur qui connaissent notre situation et savent que je suis victime que de formidables mensonges.

Ayons du courage et ne manquons pas d’énergie ; surtout si vous savez tous mon innocence, elle est prouvée par les frères Boyer, elle le sera pour moi.

Bonjour chère Julia, on te rendra ton Jules ; c’est une affaire de temps, la victime n’en sera que plus belle mais je t’assure que j’ai reçu un sale coup ; va je reviendrai.

Bonjour à tous les amis, à ta mère, à mon très cher père qui fut bien dupe l’autre jour, et la mère aussi, unissez-vous et restez à vous aimer. Bonjour Julia car c’est à toi que ma pensée va souvent ; oui c’est malheureux car en ce moment je devrais être en liberté je suis innocent, tout ce que l’on me reproche n’est qu’un mensonge.

Courage à Louis et à Corneille, courage et nous serons vainqueurs. Je suis rentré la tête haute et j’en sortirai de même.  

Charles, j’ai quelque chose à te dire. Devant les assises, il ya Auguste Lepretre qui a dit que sur 600 personnes, il n’y en avait qu’une seule qui n’avait pas voté la mort parce que cet homme était sourd ; Cela avait-il seulement du bon sens ?

Ils veulent nous faire croire que s’ils avaient entendu voter la mort des personnes, ils ne l’auraient pas dit ; ils seraient plus des hommes, car moi j’estime que dans une grève, on n’a pas toujours le pouvoir de ne pas travailler, la femme et les enfants sont avant tout !

Iles auraient du mal à le dire, car jamais, jamais on aurait fait pareille chose. On ne fait pas tuer un de ses semblables dans le syndicat ; on a pour habitude de s’aimer tous.

Dongé était un homme qui avait le droit d’avoir ses idées, nous avions bien les nôtres.

C’est l’alcool qui est malheureusement la cause de tout ça mais pas Jules Durand. "

 

 Les correspondances de Jules Durand

sont publiées dans Le Progrès du Havre

 

Source : Archives départementales de Seine-Maritime, ADSM 1M371