L'enquête de la police

Force est de constater, dans cette affaire, que la police du Havre a été la seule institution qui se soit montrée particulièrement lucide sur la faiblesse des éléments de preuve réunis contre Jules Durand.

 

Devant le juge d'instruction du Havre comme devant la Cour d'Assises à Rouen, le Commissaire Henry, Chef de la Sûreté du Havre, répetera à maintes reprises que, selon ses sources, il était très peu vraissemblable que les responsables du syndicat des charbonniers du port du Havre aient ainsi fomenté un complot meurtrier contre un non gréviste. 

Il convient de rappeler que la police exerçait alors un étroit contrôle des activités syndicales et intervenait fréquemment lors des conflits sociaux pour procéder à des arrestations pour "atteinte à la liberté du travail" (cf. photo ci-dessous)

Rapport du Commissaire Henry, chef de la Sûreté, au juge d'instruction du Havre. 24 septembre 1910

 «…/… Deux débitants du quartier du palais de justice proche des lieux de l’agression dont fut victime le chef de bordée Louis Dongé, m’ont confirmé le fait que ce dernier était bien en possession d’un revolver le jour où il a été assailli. Il s’agit du sieur Legouis Marcel, établi quai d’Orléans, et de Madame Veuve Leroy, restauratrice rue Marie-Thérèse. Ces deux témoins ont affirmé que Dongé avait, dans leur établissement, exhibé un revolver. (Voir procès-verbaux de leurs déclarations ci-joints)

D’autre part, comme suite à votre demande, après les déclarations du témoin Yves Floch, nous avons retrouvé le sieur Lemâle Achille, journalier. Ce dernier, interrogé, nous a déclaré que Yves Floch lui avait bien remis, le soir du meurtre, un revolver qu’aurait dissimulé Couillandre après l’avoir pris des mains du chef de bordée Dongé. Cet échange a eu lieu chez un débitant, le sieur Arquis Emile, établi rue Saint Jacques, numéro 17.

Floch aurait dit à Lemâle qu’il reviendrait plus tard récupérer l’arme ; mais le lendemain, n’ayant pas revu son compagnon, ennuyé d’être en possession du revolver qui le gênait, car il craignait d’être impliqué dans l’affaire, il décida de s’en débarrasser. Se trouvant quai de New York pour l’embauchage et profitant qu’il était seul, Lemâle affirme avoir jeté l’arme dans le bassin de l’Eure. Ces faits ont été confirmés par Yves Floch (Voir dépositions ci-jointes)

Madame Veuve Dongé a par ailleurs affirmé n’avoir jamais vu son époux en possession de ce revolver.

Pourtant nos recherches ont permis d’établir que cette arme, de petit calibre, guère dangereuse, avait été achetée le 25 août chez le sieur Demay, armurier établi rue de Paris, par un nommé Béblond Théophile, charbonnier, ami de la victime employé de la Compagnie générale transatlantique et beau frère du sieur Eugène Foucques, contremaître à la même compagnie.

Pour mémoire, je me permets de vous signaler que Leblond et Foucques sont deux des témoins à charge ayant accusé Durand et les frères Boyer d’être les instigateurs du meurtre de Dongé. »

Le Havre, le 24 septembre 1910

Le Commissaire chef de la Sureté : Henry

 

 

 

 

Sources : Alain Scoff   Un nommé Durand 1984 / Archives départementales

Rapport du Commissaire Henry, Chef de la Sûreté du Havre, adressé au Maire du Havre, après la condamnation à mort de Durand

« J'ai l'honneur de vous informer que le vote de la mort du sieur Dongé, si on s'en rapporte aux déclarations des témoins entendus à Rouen, aurait été proposé par le sieur Durand, le deuxième ou le troisième jour de la grève des charbonniers, qui s'est produite le 18 août 1910, c'est-a-dire le 19 ou le 20 août dernier, et non le 17 août comme certains témoins l'ont dit aux assises.

Quart aux sieurs Argentin et Leblond, leur mort aurait été votée un peu plus tard disent les uns, le jour même pour l'un d'eux, dit Argentin, au cours de réunions qui, en somme n'ont pu être indiquées d'une façon même approximative.

Sur ce point, comme sur le premier, il y a eu complet désaccord entre les témoins.

Je vous confirme que ces votes n'ont jamais été portés a ma connaissance et je ne serais pas éloigné de croire qu'ils n'ont jamais été émis.

J'ai en effet, depuis mon retour de Rouen fait une enquête officieuse dans le but de m'assurer personnellement si les propos prêtés a Durand avaient été réellement tenus et s'il avait été procédé aux votes dont il s'agit. Or aucune des personnes entendues à ce sujet n'a pu m'en donner confirmation.

Mon collègue de la spécialité, Monsieur Italiani, qui avait un indicateur spécialement chargé d'assister aux réunions des grévistes, n'a pas été avisé de ces votes. "Les individus qui nous renseignaient n'en ont jamais eu connaissance."

A la Compagnie Générale Transatlantique où le brigadier X (illi­sible) et l'agent Tonnetot se sont rendus à différentes reprises dans les premiers jours de la grève, les sieurs Delarue et Fouques qui ont déclaré aux assises qu'ils avaient été informés des votes proposés par le sieur Durand, ne leur en ont aucunement parlé…

 

A la Société commerciale d'affrètement, dont le directeur Monsieur Méric, président de la Chambre syndicale patronale des négociants et importateurs de charbon, avait pour devoir de se tenir au courant des événements, il n'a jamais été déclaré que la mort des sieurs Dongé, Leblond, Argentin, avait été votée.

 

Le sieur Drageon, commis de dehors principal de cette maison, qui était spécialement chargé du service de renseignements a, en effet, déclaré à l'agent Tonnetot que son indicateur, qu'il avait particulièrement questionné sur ce point, lui avait affirmé qu'aucun vote de ce genre n'avait eu lieu.

Enfin le sieur Vanneque, président de 1'Union corporative indépendante antirévolutionnaire, dont faisait partie Dongé, et qui par suite, avait intérêt à savoir ce qui se disait dans les réunions corporatives, m'a affirmé que pendant toute la durée de la grève, il avait reçu 4 rapports par jour émanant de divers charbonniers appartenant à son syndicat et que jamais dans aucun de ces rapports qui étaient faits par des individus ignorant les uns des autres qui fournissaient ces renseignements, il n'y a été fait des allusions aux votes se rapportant a la mort des sieurs Dongé, Leblond et Argentin.

Le sieur Vanneque est un ennemi acharné des syndicats de la Bourse du Travail ; il a fait condamner divers membres de ces syndicats.

Fréquemment il dénonce leurs agissements au Parquet, et par conséquent, ses déclarations ne peuvent être suspectées.

D'autre part, le sieur Vanneque m'a également fait connaitre qu'il avait interrogé un certain nombre de charbonniers et que tous avaient été unanimes à lui déclarer qu'au cours des réunions tenues par les grévistes, jamais la mort de Dongé, Leblond et Argentin, n'avait été votée.

Enfin, les sieurs Delarue et Fouques ne m'ont jamais signalé avant le 9 septembre, et je ne crois pas qu'ils en avaient fait part à aucun de mes collègues, qu'ils avaient été avisés que la mort des sieurs Dongé, Leblond et Argentin avait été votée par les grévistes. On ne s'explique pas qu'ils aient gardé le silence sur un fait présentant une telle gravité.

Les principaux intéressés eux-mêmes, les sieurs Dongé, Leblond et Argentin, n'ont également saisi ni la justice ni la police.

 

Si à tout cela on ajoute que de nombreux ouvriers charbonniers ont déclaré que jamais Durand n'avait tenu les propos qui ont entrainé sa condamnation, et étant donné surtout que les accusateurs de Monsieur Durand ont pour la plupart fait des déclarations aux assises qui ne concordent pas entre elles, on est certainement en droit de se demander où est la vérité. »

Le Havre, le 29 décembre 1910

Le Commissaire chef de la Sureté : Henry