1.
« Jules Durand, une voix qui refuse de se taire »
Conférence de John Barzman,
président des Amis de Jules Durand, historien
Samedi 11 avril 2026 à 10 h
Bibliothèque Armand Salacrou, 17 Rue Jules Lecesne 76600 Le Havre
dans le cadre de la Conférence : Jules Durand, le monde ouvrier et Le Havre, avec Victoria Afanasyeva et Philippe Huet, romancier
(lien : https://www.lehavre-etretat-tourisme.com/fr/fiche/le-havre/conference-jules-durand-le-monde-ouvrier-et-le-havre_TFOFMANOR076V524ZP6/)
Jules Durand, une voix qui refuse de se taire.
Questions pour le centenaire
par John Barzman
Exposé au colloque « Jules Durand, le monde ouvrier et Le Havre »
Bibibliothèque Armand Salacrou, Le Havre
samedi 11 avril 2026
Introduction
Je remercie la Ville du Havre et la Bibliothèque Armand Salacrou de m’avoir invité à m’exprimer aujourd’hui dans le cadre de ce colloque sur « Jules Durand, le monde ouvrier et Le Havre ». Les multiples activités des premiers mois de cette année 2026, que nous voulons Année Jules Durand, ont relancé l’intérêt croissant pour cette figure attachante. La thématique générale choisie par la Ville du Havre pour encadrer ces activités se résume dans la formule « Jules Durand, le Dreyfus ouvrier ».
Mon exposé aujourd’hui sera consacré principalement à examiner cette comparaison entre les deux personnages et cette formule.
Auparavant, cependant, il me semble utile de rappeler 1) quelques aspects du parcours de Jules Durand, et 2) de dégager brièvement la portée des questions soulevées par son affaire, avant d'aborder en 3) les différences et les ressemblances entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Durand.
Nous devrions alors avoir le temps pour des questions et des échanges.
1) Résumé du parcours de Jules Durand
Beaucoup d’entre vous connaissent au moins un peu l’Affaire Durand, notamment ses aspects judiciaires. Je me contenterai donc d’insister sur certains aspects moins connus de la vie de Durand.
Jules Durand est né au Havre en 1880. Il fit un apprentissage de sellier bourrelier et fut embauché aux Docks et Entrepôts du Havre, où son père travaillait comme chef d’équipe. Sa jeunesse se déroula dans les années d’essor du mouvement ouvrier et du syndicalisme révolutionnaire au Havre.
Entre son embauche et 1908, il adhéra au Syndicat des ouvriers magasiniers, sans doute contre l’avis de son père, et participa aux activités de la Bourse du Travail puis de la Maison du Peuple. Il se montra intéressé par l’effervescence de la pensée sociale, fréquentant l’université populaire. Il avait 18 ans au moment où éclata l’affaire Dreyfus et où fut fondée la section havraise de la Ligue des Droits de l’Homme à laquelle il adhéra par la suite, d'après son président Barthélémy. Il n’est pas impossible qu’il ait participé à la défense des meetings dreyfusards, organisée au niveau national par la Confédération Générale du Travail (CGT) et, localement, par l’Union des Syndicats Ouvriers du Havre, qu’il suivait de près. Ses camarades ouvriers de la Compagnie des Docks et Entrepôts du Havre reconnurent ses capacités et l’élirent trésorier de leur syndicat. Cette Compagnie des Docks et Entrepôts du Havre, la plus grosse compagnie du port du Havre, était alors dirigée par Emile Dupont, adversaire acharné du syndicalisme ouvrier indépendant et combatif. Durand fut licencié pour propagande et action syndicale en 1908.
Il décida alors de s’embaucher comme charbonnier, spécialité qui, contrairement à certains récits, jouissait d’un niveau légèrement supérieur à la catégorie la plus générale et la moins rémunérée, celle des journaliers des quais. Le tarif de la journée des journaliers des quais se situait autour de 5 francs par jour, celui des charbonniers à 5 fr 50. Les six cent charbonniers du Havre avaient auparavant formé successivement un syndicat, une mutuelle, une coopérative, tous assez éphémères. En 1910, alors que se préparait au niveau national une grève générale des cheminots que le gouvernement d’Aristide Briand et Clemenceau s’apprêtait à réprimer violemment, les charbonniers décidèrent de reconstituer leur syndicat, de le doter de statuts de tonalité syndicaliste révolutionnaire, d’élire un bureau composé de Jules Durand, secrétaire, des frères Boyer, trésoriers, et de quelques autres. En assemblée générale ils adoptèrent un cahier de revendications, que leurs délégués portèrent au Syndicat des Négociants Importateurs de Charbon. Ce syndicat patronal, mené par la Compagnie générale transatlantique, refusa toute négociation, et, en guise de provocation, introduisit pendant l’entrevue, un élévateur de charbon, le Tancarville, qu’il avait commandé aux Chantiers Caillard, quelque temps auparavant, contrevenant ainsi l’accord existant qui prévoyait une concertation avec les salariés avant l’introduction de toute nouvelle machine. Pour empêcher une grève des charbonniers contre la Transat seule, principale fautive, et l’embauche d’ouvriers grévistes dans d’autres chantiers, les patrons annoncèrent un lock-out des charbonniers dans tous les chantiers qu’ils maintenaient sur le port. Ils publièrent une affiche conditionnant le retour au travail à une acceptation individuelle par chaque charbonnier des nouvelles conditions exigées par le patronat. L’arrêt collectif du travail des charbonniers commença donc comme une réplique au lock-out patronal.
Après environ un mois de grève, face à la solidité et à la popularité de cette grève malgré la campagne de presse hostile et les mesures de plus en plus restrictives de la police municipale et de la gendarmerie, la Compagnie générale transatlantique décida de se saisir d’un fait divers, la mort de Louis Dongé, un non-gréviste, suite à une rixe avec des grévistes rencontrés dans un débit de boisson du Quai d’Orléans au hasard d’une beuverie, pour accuser Jules Durand d’avoir ordonné de tuer Dongé, donc de complicité morale d’assassinat. Elle mobilisa pour cela des faux-témoins et ses nombreux appuis dans la presse locale et nationale qui qualifia le syndicat, entre autres choses, de « syndicat du crime ». Pourtant, le commissaire de police Henry, qui surveillait étroitement le syndicat et la grève, affirma que cette accusation était totalement contraire à la vérité. Jules Durand, deux autres membres du bureau syndical, les frères Boyer, trois participants à la rixe et deux autres charbonniers du rang qui n’avaient pas participé à la rixe, Lefrançois et Bauzin, furent arrêtés et jugés. La suite est bien connue. La Cour d’Assises de Rouen déclara Durand coupable de complicité morale d’assassinat et le condamna à mort ; Mathien et Couillandre, qui étaient présents à la rixe ainsi que Lefrançois, qui n’était pas présent, furent condamnés aux travaux forcés. Les frères Boyer et Bauzin furent relaxés.
Jules Durand subit l’enfermement dans les conditions très dures réservées aux condamnés à mort. Ses lettres de prison témoignent cependant de l’espoir que son appel débouche. Le Président de la République Fallières ne le gracia pas, mais commua sa peine à 7 ans d’emprisonnement le 31 décembre 1910. Son innocence n’était pas reconnue. L’absurdité de cette commutation accéléra le trouble de Jules Durand. Alors que la demande de révision du procès s’enlisait dans des procédures juridiques et parlementaires, Durand fut libéré pour raisons de santé en février 1911. Mais ses troubles s’aggravèrent et ses parents le confièrent aux services psychiatriques du Havre puis de Rouen. Il est à noter que pendant les quinze années de son internement, aucun visiteur ne rapporta jamais de propos de la part de Durand par lesquels il aurait reconnu sa culpabilité ; au contraire il demandait des nouvelles de ses camarades et leur transmettait sa solidarité.
Une nouvelle loi adoptée en 1917 permit à la Cour de Cassation de se réunir en 1918 pour invalider le verdict de Rouen de 1910, donc huit ans après la condamnation. Mais la Cour n’invalida pas les condamnations de ses co-accusés, notamment Charles Onésime Lefrançois, qui continua de purger sa peine en Guyane jusqu’en 1924. Les indemnités qu’elle accorda à Durand et à sa famille étaient minimes et ne tenaient pas compte de l’inflation galopante ; elles laissèrent Durand à l’asile, au régime des indigents, et sa famille dans la misère. Les publications du nouveau verdict dans des journaux, ordonnées par la Cour, ne concernaient que des organes de presse peu nombreux et peu lus, maintenant une sorte de grande discrétion sur ce revirement de la Justice après huit ans. Mais surtout la Cour ne poursuivit pas les auteurs de la machination, puisque c’est bien d’une machination qu’il s’agit, dont le plus connu et l’agent de la Compagnie générale transatlantique au Havre, Stanislas Ducrot. Le terme qui me semble le plus approprié pour décrire le sort de Durand est qu’il avait été « broyé par l’injustice ».
Cette injustice fut massivement ressentie dans les milieux ouvriers et humanistes du Havre et contribua au sentiment qu’il fallait remplacer la république en place, bourgeoise, par une république nouvelle, sociale. Son écho toucha le monde entier et Jules Durand prit sa place aux côtés des martyrs du combat ouvrier tels que Sacco et Vanzetti. Sa mémoire fut préservée parmi les dockers et quelques cercles d’humanistes, mais elle connut des éclipses. Aujourd’hui un effort est entrepris pour raviver sa mémoire, et en tant que président des Amis de Jules Durand, association fondée en 2012, par Jean-Piere Castelain, mon prédécesseur, et Martc Hédrich, je voudrais saluer la décision de la Ville du Havre de commémorer ce centenaire de la mort de Durand et d’organiser, entre autres choses, le colloque de ce jour.
Pour ceux qui voudraient davantage de détails sur la vie de Jules Durand et sa mémoire, je vous recommande de vous tourner vers les deux ouvrages de référence issus de l’association :
- Jules Durand, un crime social et judiciaire, ouvrage collectif édité par Jean-Pierre Castelain et John Barzman
- Lettres de prison de Jules Durand, rassemblées par Christiane Marzelier et Jean-Pierre Castelain, qui contient de nombreux commentaires utiles, notamment par Michèle Perrot;
- ainsi qu’un article en ligne, et donc facilement consultable dont j’ai repris le titre pour cette conférence :
« Jules Durand une voix qui refuse de se taire », publié par les Cahiers d’Histoire, revue d’histoire critique en 2019.
2) Portée de l’événement Jules Durand
Je voudrais maintenant expliquer pourquoi il est important de développer la connaissance et la mémoire de Jules Durand, en France, en Europe et dans le monde. Dans une de mes présentations, j’ai souhaité l’inscription de Jules Durand dans un panthéon virtuel de l’Europe sociale, qui honorerait toutes celles et ceux qui ont contribué à la construction de l’Europe sociale. Plus récemment, une fidèle partisane de Jules Durand, a suggéré plus simplement que nous lancions une campagne pour la panthéonisation, c’est-à-dire l’entrée de Jules Durand au Panthéon, à Paris. Je pense qu’une telle décision pourrait s’appuyer sur la portée de la vie et des combats de Jules Durand dans trois domaines :
- celui des droits de l’être humain
- celui des droits collectifs des salariés
- celui de la prise de parole des dominés.
La France serait moins que ce qu’elle est sans Jules Durand et serait fidèle à ses principes en l’honorant de la mention « à ses grands hommes et femmes, la patrie reconnaissante ».
* La première dimension de notre affaire est celle de l’innocent condamné. Toute société humaine mérite d’être régie par des règles connues et égales pour tous. C’est l’idéal d’une société juste, de la justice. Si un crime est commis, c’est le coupable qui doit être puni et non un innocent. L’institution de la justice, les lois, les usages doivent permettre à chacun et chacune de vivre libre et sans crainte d’être accusé à tort. Or Jules Durand a été puni alors qu’il n’avait commis aucun crime. Sa condamnation n’est pas le résultat d’une simple erreur judiciaire, mais d’une machination organisée. Durand a cherché à se défendre avec l’aide de ses soutiens à travers le monde, mais cela n’a pas suffi. Il symbolise donc la souffrance et l’endurance de celui qui est injustement condamné et puni, et la nécessité d’une opinion publique vigilante, prête à se mobiliser pour la justice. Ce combat est celui de tous les humanistes et démocrates contre l’arbitraire, pour les droits humains.
* Le deuxième domaine est celui des droits collectifs des salariés, élément fondamental du droit du travail et du droit social en démocratie. Les sociétés comme la société française, régies par une économie de marché, ont graduellement reconnu que tant que les salariés n’auraient pas le droit de s’exprimer, d’élaborer des pétitions, de s’organiser en syndicat, de se fédérer, de faire grève, ils se trouveraient en situation d’infériorité face à leurs employeurs. La France a ainsi reconnu successivement le droit des salariés de faire grève (1863), de s’organiser en syndicat (1884), de signer des conventions collectives, d’élire des délégués au sein même des entreprises.
Cette progression vers la démocratie sociale ne s’est pas faite sans heurts. Depuis l’origine du syndicalisme salarié, les élus syndicaux ont souvent été accusés d’être responsables d’infractions ou de crimes commis pendant la grève, souvent autour de la thématique d’entrave à la liberté de travailler, alors qu’ils ou elles n’avaient rien à voir avec ces incidents ; ces accusations ont été un des freins majeurs à l’extension du droit syndical.
L’accusation fantaisiste contre Jules Durand d’avoir fait voter en assemblée générale l’élimination de non-grévistes, et son corollaire, l’accusation de responsabilité morale des gestes des grévistes qui ont conduit à la mort de Dongé, gestes qu’on peut considérer comme des gestes légitimes d’auto-défense, Dongé étant armé d’un revolver, font partie de la gamme d’accusations typiques contre les dirigeants syndicaux animateurs de grève. La machination contre Jules Durand était une façon de désorganiser une grève parfaitement légale qu’il dirigeait avec succès. A ce titre, elle représente une attaque contre le droit social et la démocratie . Elle est organisée par une grande société capitaliste, appuyée par ses semblables, par le gouvernement, par la hiérarchie judiciaire, par une grande partie de la presse, contre le droit des travailleurs, de la classe travailleuse. Le terme de « crime social » convient donc. La résistance de Durand et de ses soutiens symbolise la nécessaire résistance des salariés et des humanistes et démocrates contre la répression du syndicalisme ouvrier.
* Enfin, Jules Durand incarne la prise de parole des dominés contre les dominants. Qu’elle provienne de salariés exploités par leur employeur, de colonisés contre leur colonisateur, de femmes contre les défenseurs du patriarcat, ou de toute autre catégorie d’opprimés contre leur oppression, cette parole marque la volonté d’agir, de prendre en main leur destinée. C’est le moment où le pauvre n’est plus passif, où il s’exprime, s’organise, résiste après des années de silence. Le cahier de revendications élaboré par l’assemblée générale des charbonniers du Havre mérite d’être connu. Il comporte notamment la demande de douches installées sur les quais, pour que les charbonniers puissent se laver après le travail et retrouver leurs amis ou leur famille avec une apparence humaine. Il défend la dignité de l’être humain. C’est un cri du coeur qui attire la sympathie, une voix qui refuse de se taire.
Trois raisons majeures donc de promouvoir la cause de Durand : défendre l’innocent condamné, la démocratie sociale, et le réveil des humbles. Jules Durand doit prendre place aux côtés des autres grandes figures mortes dans la lutte pour la justice telles que Martin Luther King, qui résistait à la discrimination raciale, Bobby Sands, iralndais, qui résistait à l’oppression nationale, Jina Amini, qui résistait à l’oppression des femmes iraniennes et fut à l’origine du mouvement Femmes, Vie, Liberté, Cicero Guedes, moins connu, dirigeant du mouvement des sans terre brésilien qui fut assassiné, et tant d’autres.
3) Comparaison Dreyfus Durand
J’en viens maintenant à la comparaison des affaires Dreyfus et Durand
La Ville du Havre a décidé de placer sa commémoration du centenaire de la mort de Jules Durand sous le thème « Jules Durand, le Dreyfus ouvrier », avec une série d’activités au cours de l’année 2026. Ce choix appelle une comparaison entre l’Affaire Dreyfus et l’Affaire Durand. C’est ce que je vous propose de faire en conclusion de cet exposé.
Ceux qui promeuvent la comparaison aiment la faire remonter à 1910, quand Jean Jaurès et d’autres journalistes ont utilisé l’expression « une nouvelle affaire Dreyfus », à propos de la condamnation à mort de Jules Durand. Quatre ans auparavant, en effet, en 1906, Alfred Dreyfus avait été innocenté par la Cour de Cassation et le gouvernement qui reconnaissait qu’une terrible erreur avait été commise par la justice française depuis sa condamnation en 1894. Le terme « affaire Dreyfus » acquérait alors la signification de « grave erreur judiciaire. Les termes « nouvelle affaire Dreyfus », et parfois « affaire Dreyfus de l’ouvrier », furent appliqués dans les années suivantes par la presse contestataire, notamment socialiste et anarchiste, à des condamnations injustes d’ouvriers, la plus célèbre étant la condamnation d’Aernoult et Rousset en 1909 ; le mot apparut naturellement sous la plume des journalistes de gauche quand Durand fut condamné en novembre 1910.
Il y a un mois, le 12 mars, mon collègue l’historien distingué Vincent Duclert, spécialiste de l’Affaire Dreyfus, était invité à l’université du Havre pour une conférence comparant les deux affaires Dreyfus et Durand. J’étais invité à faire une introduction et à dire quelques mots après son exposé. J’ai dit : « Alfred Dreyfus a été condamné pour ce qu’il était, Jules Durand pour ce qu’il a fait ». Je pense que cela résume assez bien la différence essentielle.
Cela ne veut pas dire qu’Alfred Dreyfus n’a rien fait : avant sa condamnation il a milité pour la modernisation de l’armée française, ce qui a déplu à certains de ses collègues. Après sa réhabilitation en 1906, il a découvert les rouages de la justice et de la république qui permettaient qu’un innocent soit condamné et sa réhabilitation retardée ; il a donc milité pour la justice, par exemple en participant au comité pour sauver Sacco et Vanzetti, en 1926. Mais il n’a été condamné en 1894, ni parce qu’il prônait une armée française moderne, ni pour ce qu’il allait faire trente ans plus tard. En 1894 et dans les années suivantes, le choix de l’incriminer s’est porté sur lui et s’est consolidé face à ses appels, parce qu’il était juif.
Jules Durand n’a pas été condamné parce qu’il était ouvrier. Certes, il a été méprisé et maltraité par la presse et la justice parce qu’il était ouvrier et que de nombreux magistrats et journalistes avaient des préjugés de classe, mais s’il a été condamné à mort, c’est parce qu’il était syndicaliste et gréviste, donc en raison de ce qu’il avait fait.
Je vous propose de reprendre la comparaison un peu plus systématiquement en examinant d’abord les ressemblances entre les deux affaires, signalées par Vincent Duclert, dans son exposé riche et stimulant du 12 mars 2026, pour souligner ensuite les différences.
Voici les similarités principales.
a) Dans les deux cas, il s’agit d’un innocent condamné à la peine maximale punissant le crime qui lui est faussement reproché. Dreyfus est condamné à la perpétuité, Durand à la guillotine. Vincent Duclert nous rappelle que depuis 1848 et 1853 la peine capitale est abolie pour les crimes en matière politique. Or l’espionnage en faveur de l’Allemagne, crime dont Dreyfus était accusé, fut considéré comme relevant du domaine politique. Par contre, la complicité morale d’assassinat restait passible de la peine capitale.
b) Dans les deux cas, il a fallu une très forte mobilisation de l’opinion publique en leur faveur afin d’obtenir l’annulation du verdict. Ces campagnes comprenaient des pétitions d’intellectuels, des meetings, des résolutions adoptées dans diverses assemblées, des interpellations parlementaires, des contre-enquêtes, des créations artistiques.
c) Dans les deux cas, on a observé un décalage de plusieurs années entre la condamnation injuste, la réparation juridique, et l’élévation dans la mémoire nationale. Pour Dreyfus, ce décalage a été de 12 ans entre sa condamnation en 1894 et sa réhabilitation en 1906, et il a fallu attendre environ les années 1980, soit encore sept décennies, pour que son innocence devienne incontestable et fasse l’objet de commémorations nationales, de productions artistiques, d’intégration dans l’histoire de France enseignée dans les lycées. Pour Jules Durand, l’écart entre sa condamnation en 1910 et la cassation de ce verdict en 1918, a été de huit ans, suivi de près d’un siècle de pénombre avant que les premiers signes d’une réhabilitation d’ampleur nationale n’apparaissent.
Voyons maintenant les différences entre les deux affaires.
a) La perpétuité et la guillotine. Dans le cas de Dreyfus, la peine maximale a consisté en une condamnation au bagne à perpétuité, alors que dans le cas de Durand, elle a signifié une condamnation à mort. La souffrance de Dreyfus est indéniable : humiliation publique dans la cérémonie de dégradation aux cris de « A mort les juifs », éloignement vers l’Ile du Diable, privation de la vue sur les environs de la prison. Mais bien des auteurs, à commencer par Victor Hugo, ont décrit le désespoir poignant de l’innocent condamné à la guillotine attendant le jour de sa mise à mort. Le traitement des condamnés à la peine capitale dans le couloir de la mort est particulier. Dans le cas de Durand, nous savons qu’il a subi la camisole de force, des fers aux chevilles et aux poignets, le placement d’une cagoule sur la tête en cas de déplacement, et sans doute d’autres sévices. La dégradation de son état mental a été constatée par le député Paul Meunier lorsqu’il lui a rendu visite après l’absurde commutation de sa peine par le président Fallières.
b) Dans sa conférence du 12 mars, Vincent Duclert a évoqué une différence dans ce qu’il a qualifié de ressources intellectuelles des deux hommes, acquis qui devaient leur permettre d’essayer de comprendre ce qui leur arrivait, la possibilité d’intrigues et les chances d’un appel. Alfred Dreyfus avait suivi un parcours scolaire qui l’a conduit à l’Ecole polytechnique, et son expérience militaire lui a sans doute donné à voir les préjugés de la caste militaire. D’après ses biographes il a résolu dès le début de l’accusation contre lui de se battre jusqu’au bout contre le verdict injuste, ce qu’il a fait, malgré des moments de faiblesse. La solidité de Dreyfus a contribué à l’issue favorable de son affaire.
Durand par contre avait suivi un apprentissage professionnel. Mais il était allé à l’école de la vie, manifestant une grande curiosité intellectuelle par sa participation aux cours de l’université populaire et son positionnement dans le mouvement syndical. Ayant été témoin de répression des dirigeants grévistes au cours des années, il pouvait s’attendre à des emprisonnements arbitraires. Le maire de la Ville du Havre, Henri Génestal, le décrit comme un homme prudent, modéré. Ce qui me semble crucial quand on essaye de mesurer sa préparation au coup qui allait le frapper, est son degré de confiance dans la République française et sa justice. Elle me paraît excessivement grande chez Durand. Après son arrestation, il se montre confiant qu’il sera acquitté ou puni légèrement. Il n’imagine pas la machination et la complicité de la justice et du pouvoir. Le verdict du juge de Rouen le surprend totalement et provoque une crise nerveuse et un effondrement dans la salle du tribunal. Il croit ensuite à l’appel et au recours en grâce, tout en perdant patience dans la prison. La décision du président de Fallières de maintenir sa culpabilité et de réduire sa peine à sept ans de prison, achève de le déstabiliser. Bien que le juge de Rouen l’ait traité d’anarchiste, il n’avait pas intégré une vision d’une guerre de classe où le grand capital se permet les coups bas et bafoue les règles du droit et de la décence. Une telle compréhension l’aurait peut-être aidé à faire face.
c) La troisième différence entre les deux affaires me paraît la plus importante : la configuration des forces opposées n’était pas la même. Dans le cas de Dreyfus, on observe que le camp des anti-dreyfusards regroupe les forces réactionnaires traditionnelles : une grande majorité de l’Église catholique, parmi laquelle s’est distingué l’ordre des Assomptionnistes, une majorité de la caste des officiers de l’armée française, antisémite et traditionaliste, une partie de la droite gouvernementale soucieuse de protéger le pilier de l’ordre que constituait l’armée. On était seulement vingt-sept ans après l’écrasement de la Commune de Paris par l’armée. De l’autre côté, le camp des dreyfusards était constitué de la gauche, du parti radical, du parti socialiste, de la nouvelle confédération générale du travail, d’intellectuels épris de liberté, et d’une parti des républicains bourgeois modérés qui souhaitaient une union nationale forte sans querelle sectaire, c’est-à-dire liées à la religion, des personnalités telles que Raymond Poincaré au niveau national ou Jules Siegfried au Havre.
Dans le cas de l’affaire Durand, on ne retrouve que partiellement les mêmes acteurs. L’Église catholique et l’armée ne jouent pas un grand rôle. L’instigateur de la machination se trouve dans la grande société capitaliste protégée par l’État français que constituait la Compagnie générale transatlantique. Celle-ci est fortement soutenue au Parlement par ce qu’on appelle le parti colonial. Elle reçoit le soutien de ses fournisseurs et clients, de ses partenaires économiques. Ils agissent par le biais de la grande presse quotidienne. Clemenceau qui avait vigoureusement soutenu Dreyfus, fait partie du gouvernement d’Aristide Briand, occupé au moment de l’affaire Durand par la répression des grèves et de l’essor du syndicalisme révolutionnaire. Ils ne manifestent aucune réprobation contre le verdict de Rouen. Enfin, l’institution judiciaire, corporatiste, ne veut pas mettre ses collègues juges de Rouen dans l’embarras et refuse longtemps de remettre en question la chose jugée. Quand elle le fait finalement en 1918, c’est avec réticence en limitant au maximum la portée de la cassation du verdict de 1910, comme on l’a vu dans la première partie.
De l’autre côté, du côté des partisans de Durand, il y a immédiatement ses camarades syndicaux : les dockers du Havre, l’Union des Syndicats du Havre, et à l’échelle nationale la Confédération générale du Travail dont le dirigeant Jouhaux affirme : « Ce qui a été fait pour Dreyfus, doit l’être pour Durand ». Ils sont rejoints assez rapidement par un Comité de défense de Durand qui regroupe les socialistes, les anarchistes, les radicaux comme Léon Meyer, des élus partisans de Siegfried. Au niveau national la Ligue des Droits de l’Homme, dirigée alors par Francis de Pressensé, s’engage sans réserve, mais une minorité de ses membres refusent de suivre Pressensé et s’éloigne de la Ligue pendant le temps que dure l’affaire Durand. En fait tous les partisans de Dreyfus ne défendent pas Durand, les plus célèbres de ceux qui refusent de le faire étant Georges Clemenceau, Aristide Briand, Joseph Reinach. La défense de Durand est relayée au niveau international par le Bureau Socialiste International, basé à Bruxelles, et par la Fédération Internationale de Ouvriers du Transport, basée à Londres.
Il faut ajouter que dans l’affaire Durand, il existe un troisième courant entre les partisans de l’innocence et les partisans du verdict de Rouen. Ce courant estime que la condamnation à mort est trop sévère, que Durand est sans doute innocent, mais qu’en tant que dirigeant d’une grève et syndicaliste révolutionnaire, il a besoin d’être rappelé à l’ordre par une peine qui servira d’avertissement à ceux qui seraient tentés de suivre son exemple. Cette position explique sans doute les hésitations de nombreux hommes politiques avant le procès de Rouen, la bizarre commutation de la peine par le Président Fallières, les lenteurs du gouvernement, des parlementaires et des magistrats dans la procédure de révision du procès de Rouen.
Cette comparaison montre que malgré des ressemblances évidentes, les différences sont considérables et posent la question de savoir si l’expression de « Dreyfus ouvrier » permet de faire comprendre toutes les dimensions de la cause de Jules Durand.
Il est clair que face à un public qui n’a jamais entendu parler de Jules Durand, mais connaît assez bien l’affaire Dreyfus, une première façon d’expliquer de quoi il s’agit peut commencer par rappeler l’affaire Dreyfus, pour insister ensuite sur les différences. Mais il existe aussi des publics ou des circonstances où cette approche n’est pas la plus évidente. Les Amis de Jules Durand ont choisi de mettre en exergue une formule qui fait ressortir, au-delà de l’innocent condamné par une erreur judiciaire, l’aspect de défense du droit social et de la prise de parole des humbles qui est au coeur de la cause de Durand. Nous rappelons alors que « Jules Durand est la seule personne dans l’histoire de la république française à avoir été condamné à mort simplement pour fait de syndicalisme. »
2.
Les Amis de Jules Durand mettent à disposition des congressistes des exemplaires de ce texte.
