Le texte ci-dessous est en cours de finition. Il provient des pages 177 et 200 à 212, qui comportent des illustrations.
Chapitre 4
L’ère de Jules Durand (1885-1928)
Le chapitre précédent a montré que, du point de vue des transformations économiques et sociales, la quarantaine d’années qui vont de 1885 à 1928 correspond bien à une première mécanisation de nombreuses opérations et à une forte expansion numérique des ouvriers du port. Ce découpage temporel qui transgresse la césure conventionnelle de la première guerre mondiale (1914 ou 1918) se retrouve-t-il dans le domaine de l’action collective ? Une première approximation suggère en effet que ces dates délimitent bien une époque où les syndicats acquièrent une force importante, dirigent des grèves massives, adoptent un esprit de lutte de classe mais se montrent incapables d’imposer durablement une solution favorable, situation symbolisée par la tragique affaire Durand, d’où le titre de ce chapitre. Voyons si l’examen des faits confirme cette vision d’ensemble.
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La grève des charbonniers de 1910 et l’affaire Durand
Après la grève des déchargeurs de sacs de grains de 1906, voyons un autre type de conflit, celui des charbonniers. Il éclate en 1910, à l’échéance de l’accord antérieur, mais coïncide avec des circonstances imprévues par les ouvriers, un saut qualitatif dans la mécanisation des quais et une vague de grèves nationale encadrée par la CGT, celle des cheminots étant la plus connue. Il conduit à l’affaire Durand qui laisse des marques profondes dans les mentalités havraises.
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Figure 43. Menace de grève, par Gaston Prunier. Dans ce tableau de 1903, le peintre évoque des éléments qu’on retrouve dans la grève des charbonniers de 1910 : le bassin Vauban, l’usine électrique, les grues, le déchargement d’un navire charbonnier, les ouvriers travaillant sous la surveillance de la troupe.
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======================== encadré =============================
La formation d’une association des Amis de Jules Durand en 2012 a relancén les recherches historiques et l’activité créative sur le sujet. Le site en ligne de l’association offre un recensement des sources et travaux, sur https://www.julesdurand.fr/.
Voici une sélection de travaux avant et après 2012 qui traitent de Durand, du contexte social et de la mémoire de l’affaire ou qui comportent un passagen significatif sur ces thèmes.
Avant 2012
La fidélité des dockers, la dénomination d’un boulevard Jules Durand en 1956 par la ville du Havre, puis la création de la pièce d’Armand Salacrou, Boulevard Durand, chronique d’un procès oublié, drame en deux parties, Paris, Gallimard, 1960, a incité des chercheurs à tenter de reconstruire l’histoire de façon plus complète et fiable.
– Dossier « L’affaire Durand », avec des entretiens d’A. Salacrou, L. Eudier, R. Le Marec, Y. Robert et D. Delorme, par Michel Appel-Muller, et des documents de J. Durand et J. Jaurès, La Nouvelle Critique, no 117, 1960.
– Madeleine Rebérioux, « Jaurès et l’affaire Durand », Bulletin de la Société d’études jauressiennes, no 3, 1961, p. 1-3.
– Henri Dubief, Notice « Jules Durand », Le Maitron. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (1871-1914), t. 12 (rédigée entre 1965 et 1970, modifiée sur le Maitron en ligne).
– Chantal Ollivier, Aspects particuliers du syndicalisme havrais : l’affaire Durand, maîtrise histoire, université de Rouen, 1976, sur les aspects juridiques et la presse.
– Jean-Pierre Avenel, Les dockers du Havre. Aspects psycho-sociologiques et médicaux de la vie du groupe, thèse de médecine, Paris, 1960 ; puis Vie et folie de Jules Durand, mémoire de psychiatrie, université de Rouen, 1981.
– Alain Scoff, Un nommé Durand, [Paris], J.-C. Lattès, 1984.
– Jean Legoy, Le Peuple du Havre et son histoire, Le Havre, la Ville, 1982-1984, t. 3, Du négoce à l’industrie 1800-1914. La vie politique et sociale, p. 367,à 371, traite de « 1910. L’année de “la grève des charbonniers” », « L’affaire Dongé », « L’affaire Durand ».
– André Corvisier (dir.), Histoire du Havre et de l’estuaire de la Seine, Toulouse, Privat, 1987, comporte une photo de Durand, parmi les personnages marquants du Havre, p. 200, une explication p. 220-221, un rappel à propos de René Coty p. 276, et une mention à propos de la pièce d’Armand Salacrou p. 285.
– John Barzman, Peuple et mouvement ouvrier havrais 1914-1924, DEA d’histoire, Antoine Prost (dir.), université Paris I, 1984 ; Labor and Politics in France : Le Havre 1913-1923, thèse d’histoire, Temma Kaplan et Robert Brenner (dir.), UCLA, 1987 ; Dockers, métallos, ménagères : mouvements sociaux et cultures militantes au Havre, 1912-1923, Jean-Jacques Becker (préface), Mont-Saint-Aignan, PURH, 1997 ; Les dockers du Havre, de la brouette au portique (xixe-xxe siècles), mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Antoine Prost (dir.), université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, 2000. Dockers, métallos… a 21 références indexées à Durand.
– Jean-Pierre Castelain, Manières de vivre, manières de boire : alcool et sociabilité sur le port, Carmen Bernand (préface), Paris, Imago, 1989 : Durand est traité p. 27 à 43 ; puis « Les dockers du Havre : la communauté suspendue », dans Gilles de la Porte (dir.), Le Havre : volonté et modernité, Le Havre, La Galerne, 1992, p. 219-222.
– Jean Legoy, assisté de Marc Hédrich, avec une préface de Madeleine Rebérioux, Un siècle citoyen. Histoire de la section havraise de la Ligue des droits de l’homme 1898-1989, Le Havre, LDH, 1998, brochure centenaire de la section havraise de la Ligue des droits de l’homme avec un passage sur Durand.
– Vincent Duclert, « “Cette loi de Justice…” L’affaire Durand, la magistrature et la République (1910-1918) », dans Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), Justice, politique et République. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Paris-Bruxelles, IHTP-CNRS-Complexe, 2002, p. 145-196.
– Patrice Rannou, L’affaire Durand. 1910-2010, centenaire de la machination contre Jules Durand, anarchiste et syndicaliste du Havre, Paris, CNT, 2010.
Depuis 2012
– John Barzman et Jean-Pierre Castelain (dir.), Jules Durand. Un crime social et judiciaire, Paris, L’Harmattan, 2015.
– Roger Colombier, Jules Durand. Une affaire Dreyfus au Havre, 1910-1918, Paris, Syllepse, 2016.
– Lettres de Prison de Jules Durand, édition préparée par Christiane Marzelier et Jean-Pierre Castelain, avec les contributions de Joseph Andras, John Barzman, Johan Boennec, Hervé Delamare, Nicolas Eprendre, Alain Gouiffes, Christian Louvet, Michelle Perrot, Ernest Pignon-Ernest et Gaston Prunier, Paris, L’Harmattan, 2018.
– John Barzman, « Jules Durand, une voix qui refuse de se taire », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, no 142, 2019, p. 145-166.
– Jean-Pierre Castelain, « La réhabilitation judiciaire de Jules Durand : un combat contre l’oubli, pour la mémoire et la vérité », Histoire de la justice, vol. 30, no 1, 2020, p. 133-136.
– Christian Chevandier, « L’affaire Durand : un crime judiciaire, une histoire humaine (1910) », dans Jean-Marc Berlière (dir.), Les grandes affaires criminelles. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Perrin, 2020, p. 209-227.
– Marc Hédrich, L’affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime, Henri Leclerc (préface), Paris, Michalon, 2020.
– John Barzman, « Paul Meunier et Jules Durand », La Raison, no 660, avril 2021, p. 26-31.
– John Barzman, Jules Siegfried et Jules Durand », dans Carole Christen (dir.), Jules Siegfried (1837-1922). Négociant international, républicain libéral, réformateur social, Paris, Classiques Garnier, 2024, p. 167-186.
==================== fin de l’encadré ===========================
En 1910, la catégorie des charbonniers, contrairement à une certaine image, n’est pas la moins bien rémunérée du port : certes, avec un salaire de base de 6 francs par jour, elle n’est pas au niveau des voiliers qui calculent à partir d’une base de 7 francs. Mais elle dépasse les journaliers embauchés à 5,50 francs. Et s’y ajoutent des primes, suite aux accords sur la mécanisation mentionnés précédemment, qui portent le travail de cuves et de grues à 9 francs par jour55. Par
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Note 55. Roger Le Marec, secrétaire des charbonniers après la deuxième guerre mondiale, écrit qu’on embauchait tous les clochards ou autres qui se présentaient, ce qui constituait 70 % des charbonniers (entretien avec Michel Appel-Muller, « L’affaire Durand », La Nouvelle Critique, no 117, 1960). Un témoin de l’époque (Marcel Hérubel, La France au travail. En suivant les côtes de Dunkerque à Saint-Nazaire, Saint-Nazaire, P. Roger, [vers 1910]) décrit tous les débardeurs du Havre comme les bas-fonds de la société, dont seuls quelques artisans surnageraient. Plus récemment, cette image a parfois été reprise, tant par les syndicalistes que par le Port autonome du Havre, pour souligner la sélection dont la main-d’oeuvre actuelle est le résultat, et son caractère professionnel. Cette présentation a peut-être accompagné la baisse radicale des effectifs de la fin des années 1940. Elle nous semble exagérée pour ce que nous avons pu établir pour 1910.
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contre, les charbonniers chôment plus que d’autres catégories. En mars 1910, une statistique de l’Office du travail estime que 20 % d’entre eux sont au chômage complet et que les autres travaillent en moyenne 28 heures au lieu de 60 heures par semaine habituellement, ce qui fait que beaucoup d’entre eux ont des revenus mensuels et annuels très bas56.
Autre particularité de l’organisation professionnelle, certains charbonniers ont été tentés dans le passé par des formes de structuration (syndicat, mutuelle, coopérative) favorisant la couche la mieux rémunérée qu’on appelle parfois « l’élite » ouvrière. C’est peut-être ce qui explique les disparitions et réapparitions soudaines de l’association professionnelle ouvrière enregistrée par les autorités. Un syndicat dépose ses statuts en 1893 mais s’auto-dissout en décembre 1895 pour se consacrer à « notre société coopérative », tandis qu’une société de secours mutuels semble avoir existé en parallèle. Puis, en 1900, des membres reconstituent le syndicat dissous en 1895. Ses statuts sont curieusement modifiés le 28 février 1904 pour affirmer :
« Ne peuvent être admis au Syndicat que les adhérents ne pouvant pas faire partie de la Société de secours mutuels, par suite de leur âge et de leurs infirmités temporaires57. »
La mutuelle semble donc réservée aux charbonniers jeunes et sains. Trois mois plus tard, le 30 mai 1904, les charbonniers déclenchent une grève de 14 jours contre l’emploi des bennes « crapauds ». Puis peu de traces repérées jusqu’en 1910. Quant à la Société coopérative des ouvriers charbonniers du Havre, fondée en 1901 et domiciliée au 9 rue Palfray, présidée par Armand Harmanlius, nous la connaissons par son conflit avec un de ses membres en 1905, à propos de la part de 25 % des bénéfices réservée à la redistribution aux sociétaires. C’est René Coty, alors nouvel avocat spécialisé en affaires maritimes et commerciales qui représente le membre mécontent58. Dans l’annuaire de 1907, tous les membres du conseil d’administration sont d’anciens dirigeants du syndicat de la période 1893 à 1895.
L’année 1910 représente un tournant. Le 27 juillet, les charbonniers se rassemblent pour relancer leur syndicat, cette fois-ci ouvert à la grande masse, avec des statuts conformes à la majorité de la CGT de l’époque, c’est-à-dire
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Notes 56 à 58
56. Statistique publiée par le journal Le Havre, 18 mars 1910 qui propose un salaire « moyen » de 8 francs par jour, mais avec une embauche plus irrégulière que les autres catégories (Jean Legoy, op. cit., t. 3, p. 368 et 392).
57. AMH, FC F2 10 6, Lettre du président Fouché à M. le maire, 28 février 1904.
58. Jeune avocat s’implantant dans le milieu des négociants armateurs, René Coty épouse Germaine Corblet, fille de l’armateur Édouard Corblet, et mène sa carrière politique dans le Parti radical en alliance avec les républicains de gauche de Jules Siegfried. Dans le litige, de 1905, Marc Caër, charbonnier, fait appel aux prud’hommes contre le non-versement de sa part. La coopérative, défendue par Me Bodereau, demande alors au tribunal de commerce de déclarer que cette part ne relève pas des salaires et compléments de salaires qui, seuls, sont du ressort des prud’hommes. Le tribunal donne raison à Caër contre la coopérative.
Voir Robert Le Minihy de la Villehervé et A. Lévarey, « Société coopérative des ouvriers charbonniers du Havre c. Marc-Caër. Jugement », Recueil de jurisprudence commerciale et maritime du Havre, t. 51, 1905, p. 146-148.
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de tonalité syndicaliste révolutionnaire59. Puis ils élisent Jules Durand secrétaire, et Louis Boyer trésorier. Durand est charbonnier depuis son licenciement de la CDEH, où il travaillait comme sellier-bourrelier et militait au syndicat, à l’occasion d’une grève en 190860. L’assemblée générale élabore alors un cahier de revendications qui comporte : 1. révision des salaires, 2. construction de douches sur les quais et suppression du fourneau économique devenu un refuge de clochards, 3. baisse du nombre d’heures de travail pour compenser le préjudice de la machine, 4. respect du repos hebdomadaire.
Plus précisément, la première et principale revendication est de porter le salaire de base (pour les briquettes et charbon) à 5 francs par vacation de 4 heures, soit 10 francs par jour, avec des primes pour les heures supplémentaires, les dimanches, les déplacements inhabituels et le respect des heures des cloches61.
Face aux charbonniers, les négociants-importateurs de charbon ont évolué. Comme on l’a vu, ils avaient accepté après 1900 plusieurs accords : ils n’avaient recours aux bennes « crapauds » (mécanisme à deux godets) qu’au cas où la main-d’oeuvre disponible ne suffisait pas à l’urgence des travaux ; dans ce cas, ils occupaient deux hommes à chaque bout de la chaîne, soit une équipe de quatre hommes, et le travail des cuves et des grues devait être payé à 9 francs. Il s’agissait d’une sorte de reconnaissance tacite de la nécessité de partager avec les salariés au moins une partie des gains de productivité.
Mais comme on l’a vu dans le chapitre précédent, les négociants de taille moyenne sont pressés par les grandes compagnies d’adopter des tactiques plus agressives. En effet, on note de nombreuses grèves de charbonniers dans les ports du monde entre 1900 et 1911 (notamment à Rotterdam, Cardiff, Gênes, Barcelone). L’International Shipping Federation fondée en 1909, dont les recommandations sont transmises par le CCAF, prône la résistance aux grèves par la mécanisation d’abord, le recrutement de briseurs de grève en dehors de la main-d’oeuvre habituelle ensuite, et enfin le recours sans scrupule à l’intervention policière.
Au Havre, les négociants en charbon discutent la nécessité d’une « assurance mutuelle contre les conflits ouvriers (grèves, mises à l’index,
et lockouts) » et forment le 8 mai 1910 une Chambre syndicale des négociants
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Notes 59 à 61
59. L’environnement général et conjoncturel de la grève, notamment le trafic du charbon de mer (sea coal), la mécanisation de la manutention et les orientations syndicales sont traités dans John Barzman, « Le contexte économique, social et politique de l’affaire Durand », art. cité. La création du syndicat ouvrier des charbonniers du port du Havre en juillet 1910 est déclarée neuf mois plus tard, le 4 avril 1911, par son nouveau secrétaire, René Porchet (fiche signalétique portant le tampon du syndicat et la signature du secrétaire, ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, direction du Travail, 3e bureau, associations professionnelles, département de la Seine-Inférieure, ville du Havre). Voir aussi ADSM, 10 M 339.
60. La biographie de Durand est traitée sobrement dans Christiane Marzelier et Jean- Pierre Castelain (éd.), Jules Durand. Lettres de prison septembre 1910-février 1911, Paris, L’Harmattan, 2018.
61. ADSM, 10 M 339, commissaire central du Havre à sous-préfet de Seine-Inférieure, 17 août 1910. Cette lettre rend compte de la délégation de Boyer, Durand, Brière et Hesles le 16 août auprès des négociants en charbon.
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importateurs de charbon62. La fraction patronale plus dure peut compter sur l’aide de la Fédération des syndicats jaunes, animée par Pierre Biétry ; sa filiale havraise, le Syndicat indépendant des ouvriers journaliers du Havre fondé en 1903 sous l’égide d’un certain Maillart, revendique quelques centaines de membres au Havre et diffuse en 1910 une brochure de huit pages intitulée « À bas la grève ». La Transat, dirigée au niveau national par Jules Charles-Roux, président depuis 1904, réputé « patron de combat », et John Dal Piaz, directeur, se distingue par la dureté de son refus de négocier avec le syndicat des charbonniers. Elle s’est préparée au conflit : en effet, le directeur de son agence du Havre, Stanislas Ducrot, a commandé à l’ingénieur Clarke et aux ateliers Caillard un ponton transbordeur muni d’une chaîne à godets, adapté aux bassins du Havre et capable de faire le travail de douze « crapauds ». Livré en 1910 et baptisé « le Tancarville », il attend sa première mise en route.
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Figure 44. Le Tancarville, élévateur de charbon sur ponton flottant. Commandé aux ateliers Caillard par la Transat, il fut mis en route malgré les accords existants, pour contrer la première délégation d’ouvriers charbonniers le 16 août 2010.
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Le 16 août, une délégation des charbonniers, composée de Boyer, Durand, Brière et Hesles, informe les négociants des revendications de l’assemblée et demandent à les discuter. Ceux-ci répondent qu’ils en parleront entre eux le
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Note 62
62. « Procès-verbal du 14 octobre 1909 », Syndicat central des négociants importateurs de charbon en France. Procès-verbaux des séances, Paris, s. n., p. 4. Les membres du Syndicat comptent, entre autres, la Transat, et les signataires de l’ultimatum du 18 août : Acher, Proux & Cie, G. Auber, Veuve Cario, Cie Powell Duffryn, Primavesi & Wood, Rud & Rémy, Sénécal, Société d’affrètements, Société de houilles et agglomérés, Worms & Cie. Son président est M. Mériot (voir ADSM 10M 339, dossier qui comporte de nombreux rapports faisant état de l’organisation patronale au Havre).
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lendemain. Les charbonniers retournent consulter leur assemblée sans ordre de grève63. Mais, au même moment, un conflit spontané éclate devant les parcs à charbon de la Transat quand les charbonniers découvrent que la compagnie a mis le Tancarville en opération pendant la démarche de leurs délégués, et qu’un certain nombre d’ouvriers ne sont pas embauchés. Leurs camarades de chantier décident de cesser le travail à la Transat pour violation de l’accord existant sur l’usage de machines. Le déroulement de la grève peut être reconstitué en assez grand détail, parce qu’elle est étroitement surveillée par le commissaire spécial Italiani, le commissaire central Henry, le commissaire Gibert et le capitaine de gendarmerie Moinier, qui ont soumis des rapports au sous-préfet et au préfet, qui à leur tour rédigent des synthèses pour le ministère de l’Intérieur, dont une partie subsistent dans les archives départementales et nationales64. Les articles de la presse quotidienne et de la presse ouvrière complètent le tableau.
Face à la réaction de ses ouvriers, la Transat demande la solidarité des autres importateurs de charbon. Le 17 août, ceux-ci se réunissent et refusent toute embauche tant que les charbonniers ne se seront pas pliés aux nouvelles conditions édictées par une affiche placardée autour du port le matin du 18 août. Elle stipule que les charbonniers, qui voudraient travailler mais à un rythme ralenti, ne seront repris « qu’à la condition rigoureuse et formelle qu’une garantie de travail effectif d’au moins quarante-cinq cuves à l’heure ou cent cinquante tonnes par vacation de quatre heures (rendement déjà inférieur à la normale) sera produit par chaque équipe et par grue65 ».
En effet, les négociants craignent un ralentissement des cadences, une sorte de « grève perlée ». Un rapport de police confirme que le syndicat a donné une consigne d’éviter le « surmenage66 ». Les entreprises demandent à la municipalité que la police occupe les quais pour protéger leur tentative de faire fonctionner les chantiers. Cette tactique du lock-out sous protection policière par un front uni des employeurs vise à empêcher que les ouvriers habituels de la Transat compensent leur perte de revenu en travaillant pour d’autres employeurs ou qu’ils reçoivent des secours venant de camarades employés dans ces autres chantiers. Les négociants cherchent alors à remplacer les grévistes, tour à tour, par des charbonniers des chantiers de la ville, qui refusent et cessent le travail, par des agents du service général à bord, qui font de même à l’appel de leur fédération syndicale, et par les chauffeurs de navire dont certains acceptent, mais seulement pour un temps. La Transat s’efforce de compléter ses quelques équipes encore actives par des marins anglais, et par 35 hommes logés à bord d’un de ses navires et dirigés par un certain Dongé, chef d’équipe. D’après les statistiques, 580 charbonniers sont en grève 27 jours, mais ce chiffre ne prend pas en compte toutes les extensions à des professions connexes, ni les variations
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Notes 63 à 66
63. ADSM, 10 M 339, rapport du commissaire central de police de la ville du Havre au souspréfet,
17 août 1910.
64. Notamment dans le dossier ADSM, 10 M 339.
65. ADSM, 10 MP 1323, rapport du 20 août 1910.
66. ADSM, 10 M 339, sous-préfet à préfet, 20 août 1910.
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Figure 45. L’affiche patronale adressée aux ouvriers le 18 août 1910.
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d’amplitude du conflit. À mesure que la grève avance, les charbonniers tentent de nouvelles tactiques : quêtes dans les rues de la ville, qui sont interdites par la police ; renversement de tombereaux de charbon circulant en ville ; appel aux ports voisins de Harfleur et Fécamp demandant de ne pas décharger les navires venant du Havre ; discussion avec les familles des briseurs de grève ; présence en nombre devant les chantiers.
Une grande partie de la presse havraise et parisienne reprend les communiqués patronaux qui reprochent au gouvernement son inaction face à ce qu’ils appellent des « entraves à la liberté du travail ». Ils prétendent qu’il existe une « chasse aux renards », c’est-à-dire des agressions physiques organisées contre les briseurs de grève, et réclament son interdiction et la punition des responsables.
Le maire républicain de gauche, Henri Génestal, proche du milieu des négociants havrais, mais comptant des socialistes indépendants comme Jules Jennequin parmi ses adjoints, se rapproche du secrétaire de l’USH, Cornille Geerooms, et tente d’organiser une réunion de conciliation sans succès.
Le CCAF, au sein duquel la Transat joue un rôle capital, conseille depuis un certain temps la plus grande fermeté, attitude qui choque certains négociants havrais. L’implication de la direction centrale de la Transat et son suivi de la grève au jour le jour sont attestés par ce télégramme envoyé par le ministère de l’Intérieur au préfet de Seine-Inférieure le 25 août 1910 :
Intérieur Sûreté à préfet Rouen chiffre spécial = M. Dal Piaz directeur de la Cie Gale Transatlantique Jules Mesnier Agent général de la Société commerciale d’affrètements et de commissions me signalent que grévistes empêchent de travailler ouvriers charbonniers employés au chargement bateau dans le port du Havre Vous signale à toutes fins utiles faits qui me sont rapportés
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Note 67
67. ADSM, 10 M 339. Le télégramme est chiffré mais, heureusement, comporte un déchiffrage
à la main au-dessus des chiffres.
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Effectivement des renforts de gendarmerie sont envoyés. Le directeur de l’agence du Havre de la Transat, Stanislas Ducrot, et son chef de la manutention, Delarue, paraissent bien encadrés par la direction parisienne.
C’est dans ce climat que, le 11 septembre, trois élus syndicaux, Jules Durand, secrétaire, Louis Boyer, trésorier, et Henri Boyer, secrétaire adjoint, sont arrêtés. Le prétexte est la mort de Dongé, un chef de l’équipe des briseurs de grève, un jour auparavant, à la suite d’une rixe nocturne le 9 septembre devant un cabaret, au cours de laquelle Dongé a sorti un revolver. Quatre autres hommes sont arrêtés : deux présents à la rixe, François Couillandre et Edmond Mathien, un autre, connu pour des antécédents peu graves mais non présent sur les lieux, Charles Lefrançois, et un quatrième, Bauzin, sur la base de témoignages vagues. Les trois dirigeants syndicaux sont inculpés de complicité d’assassinat.
La presse se déchaîne alors contre ces trois dirigeants, qui, selon le témoignage du commissaire Henry, n’ont jamais fait quoique ce soit qui ressemble aux faits qui leur sont reprochés. Le 17 septembre, les charbonniers épuisés par la longue grève et désorientés par les attaques contre leurs dirigeants, retournent au travail sans avoir obtenu de concession.
La célèbre grève des charbonniers de 1910 n’a donc pas pu empêcher l’introduction du transbordement mécanisé momentanément sans compensation. Mais les suites du conflit, sous la forme de l’affaire Durand, contribuent à enraciner dans les milieux populaires havrais l’hostilité aux grandes sociétés capitalistes et à l’ensemble du régime, et révèlent l’étendue des réseaux de solidarité tissés par les dockers. L’aspect juridique et humanitaire, traité par plusieurs auteurs, ne peut qu’être résumé ici68.
L’accusation a regroupé quatre personnes suspectées d’avoir porté des coups et trois responsables syndicaux. Jules Durand est défendu par René Coty, conseiller municipal et adjoint du maire Génestal, les autres par Jules Jennequin, également conseiller municipal, socialiste indépendant. La Transat joue un rôle actif dans la procédure. Le verdict rendu le 25 novembre 1910 acquitte les frères Boyer et Bauzin mais condamne Jules Durand à être guillotiné, Mathien à quinze ans de travaux forcés, et Couillandre et Lefrançois à huit ans.
Durand est alors soumis au régime des condamnés à mort, dans une cellule, et coiffé d’une cagoule noire pour tout déplacement, comme l’indique le règlement des condamnés69.
La première réaction vient de l’USH qui publie une affiche intitulée « Une Honte, Debout » et appelle à un meeting le 28 novembre. De nombreux ouvriers de toutes les corporations cessent le travail pour s’y rendre, phénomène qui n’est pas pris en compte dans les statistiques des grèves, mais qui n’en est pas moins un indice tangible du développement de la solidarité de classe. Quatre mille personnes y assistent et approuvent un ordre du jour qui appelle à la grève générale illimitée si satisfaction n’a pas été donnée dans deux mois.
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Notes 68 et 69
68. Voir la pièce d’Armand Salacrou, op. cit. ; Chantal Ollivier, op. cit. ; Alain Scoff, op. cit. ; plus récemment John Barzman et Jean-Pierre Castelain, op. cit. ; Christiane Marzelier et Jean- Pierre Castelain (éd.), op. cit. ; Marc Hédrich, op. cit.
69. Chantal Ollivier, op. cit., p. 73.
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Figures 46. Meeting unitaire pour Jules Durand salle Franklin au Havre,
le 27 novembre 1910. 46a (en haut) : photographie du journal Vérités ; et 46b (en bas) : croquis d’Annabelle Ternon qui clarifie les différents éléments de la photographie.
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L’argument développé par Cornille Geerooms, dirigeant de l’USH et collaborateur du journal de Pierre Monatte La Vie Ouvrière, est qu’il s’agit d’une nouvelle affaire Dreyfus : un innocent a été condamné pour des raisons idéologiques, dans ce cas la haine du syndicalisme ouvrier, et le verdict maintenu, malgré les protestations, pour ne pas déranger les institutions. Léon Jouhaux, qui représente la CGT à un second meeting le 6 décembre, reprend le raisonnement en y ajoutant une sorte de mise au pied du mur des bourgeois :
Chaque fois qu’il a fallu sauver un innocent, la classe ouvrière n’a pas failli à son devoir de solidarité, sans s’occuper si c’était un bourgeois ou un ouvrier […].
Puis se référant aux bourgeois :
Je ne sais pas s’ils seront nombreux, mais ce que je sais, c’est que si la classe ouvrière le veut, si elle veut employer les moyens qui sont en son pouvoir, Durand pourra être rendu aux siens70.
Un comité de défense de Jules Durand est créé le 13 décembre 1910 sous l’impulsion de l’USH. Son bureau est dominé par les syndicalistes et les socialistes (son président est Gustave Descheerder, ouvrier peintre et dirigeant socialiste havrais), mais il se dit ouvert à toute personne sans distinction de classe, de parti ou de religion. Il reçoit l’appui de Francis de Pressensé, alors président de la Ligue des droits de l’homme, et de sa section havraise. Le député radical Paul Meunier rassemble les signatures de 200 députés en faveur de la grâce présidentielle et se déplace au Havre pour mener une contre-enquête, aidé par le maire Henri Génestal qui met une salle de l’hôtel de ville à sa disposition pour recevoir les témoignages d’environ 300 charbonniers et autres personnes.
Le 31 décembre, la peine est commuée à sept ans de travaux forcés par le président de la République, Armand Fallières. La campagne internationale pour la libération de Durand s’amplifie. Il est enfin libéré le 15 février en attendant un procès en révision.
Pendant trois mois, le public havrais a suivi le déroulement du procès puis la campagne de défense de Durand comportant une dimension internationale très forte. Les forces sociales et politiques ont pris position. La Transat et l’Alliance républicaine démocratique, parti de la droite dite modérée, ont soutenu le verdict et estimé qu’il fallait condamner « la chasse aux renards ». Un secteur du Parti radical et des anciens de la Ligue des droits de l’homme (autour de Georges Clemenceau et Aristide Briand) ont estimé que la sentence était trop sévère mais qu’on ne pouvait laisser impunie la rébellion ouvrière. Au contraire, reprenant le langage de l’USH et du groupe socialiste, le radical havrais Léon Meyer a déclaré : « Pour ma part, je n’hésite pas à le proclamer, j’en ai l’absolue conviction : Durand est innocent et il est la victime d’un verdict de lutte de classe. »
Sous la pression de l’opinion publique havraise, le Grand Cercle républicain du Havre, puis le conseil municipal ont demandé la révision du procès, mais un des conseillers, Bricka, vice-président de la chambre de commerce, a tenu à préciser qu’il ne souhaitait pas la mise en liberté de Durand pendant la procédure.
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Note 70
70. Ibid., p. 80.
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Insérer
Figure 47. Extrait du journal américain Industrial Worker sur la condamnation de Jules Durand, 29 décembre 1910.
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La grâce partielle du président Fallières ne règle pas le problème, parce que s’engage alors une longue campagne pour la cassation du verdict et la réhabilitation, et surtout parce que la barbarie de la procédure qui a été appliquée au syndicaliste, sa découverte qu’il ne s’agit pas d’une erreur mais d’une machination perpétrée au sein des institutions républicaines auxquelles Durand faisait, semble-t-il, confiance, déclenchent chez celui-ci un sentiment profond de désespoir et un désordre psychique.
Libéré le 15 février 1911 en attente d’un appel et hébergé au Havre par Gustave Durand, son père, le jeune secrétaire du syndicat des charbonniers est visiblement troublé. Gustave se résout à l’hospitaliser deux semaines plus tard. Il est interné en asile psychiatrique à Rouen. Gustave Durand, contremaître à la CDEH, est licencié après le procès. Le comité de défense de Durand soulève donc aussi la vengeance exercée par les employeurs contre les proches de l’innocent injustement accusé, ici son père, la dureté des peines infligées à Couillandre et Mathien qui n’ont probablement, fait que se défendre dans la rixe avec Dongé, l’innocence totale de Charles Lefrançois et la nécessité de verser des dommages aux ayant-droits. Deux ans plus tard, Durand père meurt, et le souvenir de l’injustice ressuscite l’amertume.
En 1917, sous l’impulsion de Jules Siegfried et Paul Meunier, l’Assemblée nationale adopte une loi qui permet à la Cour de cassation de revoir le jugement, même si le condamné souffre de démence. En 1918, le verdict du 25 novembre 1910 condamnant Jules Durand est annulé par la Cour de cassation, mais les dédommagements ne permettent même pas d’assurer un hébergement digne à Durand au sein de l’asile où il se morfond, et aucune poursuite n’est engagée contre les auteurs de la machination.
En 1920, un meeting au Havre réclame la libération du principal défenseur de Durand au Parlement, Paul Meunier, incarcéré en raison de ses positions pacifistes. Paul Meunier meurt en 1922.
Charles Lefrançois, relégué après avoir purgé sa peine, est enfin autorisé à quitter le bagne de Guyane en 1924 et accueilli au Havre. Jules Durand meurt en 1926, « broyé par l’injustice » ; un immense cortège accompagne son cercueil de la gare au cimetière Sainte Marie. C’est Charles Lefrançois qui porte le drapeau des dockers en tête du cortège. En 1931, la mairie du Havre dirigée par Léon Meyer décide de lui ériger une stèle au cimetière Sainte-Marie. En 1936, on commémore le dixième anniversaire de sa mort et la FNPD de la CGT réunifiée imprime et diffuse un timbre à l’effigie de Durand71. À chacune de ces occasions, le martyre du charbonnier-docker est rappelé, ainsi que la malveillance de la grande compagnie capitaliste, la difficulté pour les ouvriers d’être entendus par la justice de la république et la partialité de la presse.
Le choix de la solidarité la plus large
Au point de vue du profil des grèves et de la syndicalisation, le conflit des charbonniers de 1910 offre l’exemple d’une flambée d’enthousiasme suivie d’une défaite assez grave, puis d’un élargissement de la conscience de l’injustice de la situation.
